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Au-delà du Mali

[1]L’opération Serval, lancée depuis quelques jours pour libérer le nord du Mali de la présence des groupes islamistes qui, après s’être enkystés dans la zone depuis un certain temps, menaçaient de déstabiliser complètement une région à la complexité ethno-Etatique particulièrement prononcée marque, après Harmattan en 2011, le retour des opérations militaires offensives françaises sur le sol africain. La situation apparait complexe sur plusieurs plans. Géographiquement tout d’abord, la porosité des frontières, héritées de la décolonisation comme du congrès de Berlin, rend, comme en Afghanistan, la traque aux islamistes délicate. En effet, si ces derniers ont une forte mobilité transfrontalière, il n’en est pas de même des troupes françaises, assujetties au respect des limites souveraines des Etats africains. Pour que cette intervention ne dégénère pas en un conflit régional, la gestion tactique comme stratégique de l’espace d’intervention devra être finement exécutée. Le Mali présente ainsi un profil proche de celui de l’Afghanistan si l’on reprend la dichotomie établie par D. Galula entre « pire » et « meilleur » pays – au niveau géographique – pour mener des opérations de contre-insurrection.

Au niveau géopolitique, cette intervention est également en train de devenir un prétexte pour nombre de groupes terroristes quant à la mise en place d’attaques contre des cibles occidentales. L’assaut et la prise d’otages sur un site du pétrolier BP dans le sud de l’Algérie par un groupe islamiste en est la preuve éclatante. Ces mêmes islamistes algériens mettent le retrait français au centre de leurs revendications et il est clair que si jamais un groupe terroriste, quel qu’il soit et quels que soient ses véritables buts, parvenait ne serait-ce qu’à faire croire qu’il est celui qui a fait plier les Français, alors son influence serait démultipliée dans une région où la concurrence entre factions est plus que rude. L’intervention française est donc également devenue un enjeu régional et même local dans une zone où les Etats ont beaucoup de mal à imposer une autorité centrale au niveau régional (sud de l’Algérie, nord de la Côte d’Ivoire) ou même national (Niger).

Le rôle des Etats africains, tant régionaux que de l’ensemble du continent est d’ailleurs assez ambigu. Alors que l’intervention contre les islamistes du Nord-Mali devait à la base être effectuée exclusivement par des forces africaines sous l’égide de la CEDEAO, les atermoiements et les batailles d’influence au sein de l’Afrique ont abouti à une situation où c’est la France, pourtant très réticente à un engagement extra-africain, qui mène pour l’instant seule les opérations militaires. Les luttes de pouvoir intra-africaines où chacun refuse que son voisin prenne trop d’influence au Mali et dans l’ensemble de la région, a fini par aboutir à la désignation du plus petit dénominateur commun : la France qui, de toute façon, pourra toujours être accusée d’avoir une attitude coloniale si jamais une implantation économique et militaire devait s’envisager dans la durée. Les pays de la CEDEAO, mais aussi l’Algérie soucieuse d’étendre son influence vers le Sud à des fins sécuritaires ou même le Tchad qui vient de décréter l’envoi sur place d’une force de 2000 hommes, voient le Mali comme un espace-clé, occupant une position centrale en Afrique de l’Ouest,  sur lequel il est nécessaire de disposer d’une forte influence pour imposer ses vues dans la région. Cette posture que la France a été obligée d’adopter pour intervenir peut en effet se révéler très dangereuse à long terme, de nombreux chefs d’Etat et politiciens africains n’hésiteront pas à brandir l’argument colonial et à utiliser les images des blindés et des avions français au Mali lorsqu’il s’agira de faire les comptes…

Ce piège d’influence, nos partenaires otaniens l’ont parfaitement compris et ne s’impliquent dans ce conflit que de très loin. La mise à disposition par les Etats-Unis d’une capacité drone relève également de la manœuvre d’influence parfaite. En offrant à la France une capacité qui lui fait défaut de manière criante – comptons sur les industriels de l’armement pour nous le rappeler à longueur d’interviews – Washington met en avant plusieurs éléments. D’une part la générosité intrinsèque au leader de coalition qui montre à l’un des membres de l’OTAN qu’il est incapable de mener tout seul de bout en bout une opération de projection de forces aussi complexe. Ensuite les Etats-Unis peuvent mettre ainsi en avant leurs politiques militaro-industrielles ; dans ce cas particulier le pooling & sharing, première étape de la déconstruction des BITD européennes. Le Mali risque ainsi de donner aux défenseurs de la mutualisation des moyens souverains – renseignement et logistique – un argument on ne peut plus puissant. De plus, l’Afghanistan et l’Irak ayant montré les ambiguïtés des coalitions, nombre de pays voient d’un très bon œil une intervention française qui leur permettrait, toujours en se positionnant comme non-interventionnistes, de capitaliser sur le dos de la France, en vue des marchés de reconstruction. Certes le Mali ne peut être considéré comme un Etat riche, ce n’est pas le Nigeria ou le Ghana, néanmoins de nombreuses puissances cherchent à tisser des liens plus ténus avec l’Afrique dans une optique purement géoéconomique. Le Brésil, traditionnellement partisan des interventions onusiennes est bien silencieux sur ce dossier malien alors même qu’une extension de l’islamisme radical vers le Golfe de Guinée aurait un impact direct sur sa stratégie de « l’Amazonie Bleue ». La Chine quant à elle se tient en embuscade, prête à réutiliser sa stratégie afghane d’utiliser l’image des militaires occidentaux – français dans le cas présent – comme repoussoir lui permettant de mieux s’imposer par la suite.

Comme souvent, les ramifications de l’interventions française dépassent de loin le seul Mali et se jouent à deux niveaux : en Afrique et à l’OTAN. Le lien entre les deux, à savoir la France, risque bien, si elle ne gère pas de manière très fine toutes ces problématiques, d’avoir travaillé pour renforcer l’influence des autres . C’est selon Machiavel, la meilleure façon de préparer son anéantissement.