Ecouter, croire, penser

internet, commotion, USA, twitter, revolution, arab spring, cyberwar, cyberguerre, printemps arabe, guerre, media, information, 2.0L’agitation récente – du moins amplifiée récemment – autour de la question des fake news nous amène à nous interroger sur le rapport que nous entretenons avec l’information et, plus généralement, la vérité. De nombreux évènements sont ainsi organisés – sur fond d’élaboration d’une législation, dont les premiers éléments publics laissent songeurs quant à l’acuité et la nécessité de celle-ci – pour savoir comment lutter contre ceux qui sont pointés comme les grands « désinformateurs » de notre temps. Brexit, élections présidentielles américaine et française, auraient tous été fortement influencés par de fausses nouvelles répandues par des médias complices (stipendiés par des Etats) ou inconscients (diffusant de tout sans réel contrôle). La patte de l’ours russe est souvent soupçonnée d’être à la manœuvre ; il ne serait toutefois pas le seul, tant des régimes plus ou moins autoritaires et soucieux de leur image, ont trouvé là un moyen de promouvoir leur vision des choses. Les fausses nouvelles ne sont pas une invention des années 2010, François-Bernard Huyghe dans son dernier ouvrage, rappelle avec à-propos qu’elles sont présentes dans les civilisations humaines depuis l’invention de l’écriture – et certainement même avant – et qu’il suffit de relire Marc Bloch pour s’apercevoir de leur pouvoir au siècle dernier. Leur force actuelle – réelle ou supposée car il est ici question de perceptions, y compris chez ceux qui les combattent – est toutefois inédite. Sans vouloir nier le caractère de gigantesque caisse de résonnance potentielle du cyberespace, il y a certainement bien d’autres choses à comprendre sur le succès des individus ou des groupes qui diffusent ces fake news.

Ces différents acteurs utilisent un paradoxe fondamental de notre époque : trop d’information, tue la connaissance. La diffusion accélérée de l’information, de manière exponentielle tant en volume qu’en vitesse aboutit à ce que l’on désigne parfois comme de l’infobésité, qu’il serait plus juste d’appeler de l’info-écœurement. L’être humain, en position d’étancher sa soif de connaissance à toutes les sources de la planète ou presque, se trouve maintenant dans une situation qui pourrait apparaître amusante si ses conséquences n’étaient pas, parfois, tragiques. Alors que jamais il n’a été aussi facile de s’informer et de se former – pensons aux nombreux MOOC gratuits des plus grandes universités, aux bases documentaires de livres ou d’articles – l’humanité semble tendre vers l’ère de la bêtise et de la crainte.

Le vertige, l’hubris, de l’information c’est avant tout le fait d’être dépassé et englouti par cette dernière, comme si la surabondance de données, d’images, de sons, menaçait de rendre fou tout-un-chacun. Noyés dans un flot continu, s’accélérant sans cesse et dont on perçoit clairement qu’il est impossible d’intégrer dans son ensemble – 500 heures de vidéo sont mises en ligne sur Youtube toutes les 60 secondes, près de 450 000 tweets sont envoyés dans le même laps de temps – les humains en sont réduits à faire des choix. Le plus simple, le plus conservateur au sens biologique du terme, est ainsi de chercher à savoir ce que l’on sait déjà, bref la confirmation de ses connaissances ou présupposés. Jamais en effet le biais cognitif de confirmation n’a été plus simple à observer que par la mise en lien, sur toute la planète d’une grande partie de l’humanité. S’il était parfois difficile de trouver quelqu’un ayant les mêmes idées que soi dans son cercle de proches ou dans sa ville, il est maintenant aisé de le faire dans le village planétaire, même avec les idées les plus originales ; certains diraient hétérodoxes.

Pas étonnant en ce cas que 8 Français sur 10 croient à au moins une théorie du complot selon des médias américains, car le problème n’est pas tant les gens eux-mêmes que ce que l’on considère comme « théorie du complot », donc, inversement, comme « vérité ». Le fameux débat sur la post-vérité qui a enflammé l’année 2017, donnant à ce terme fantaisiste le rang de concept majeur, est revenu à opposer la masse des récepteurs à l’élite des diffuseurs. Jusqu’au web 2.0 il était facile de contrôler l’information et sa diffusion. Les professionnels de l’information – les journalistes en particulier – étaient en charge de la mettre en forme et de la diffuser, ils étaient dument identifiés pour cela d’ailleurs et le revendiquaient comme une marque d’honorabilité. Le renversement débuté au milieu des années 2000, abolissant la frontière millénaire entre les producteurs et les consommateurs d’informations, a ainsi abouti à établir des relations informationnelles non plus suivant un mode vertical du professionnel vers le consommateur-auditeur mais de l’amateur – que celui-ci soit réel ou qu’il s’agisse d’un faux-amateur déguisé – vers un conso-auditeur de plus en plus critique. Lorsqu’on reçoit une information par un canal quelconque, il est aujourd’hui plus aisé que jamais d’aller trouver l’information contraire, de manière quasi-immédiate. Quel professeur ne fait pas l’expérience de la vérification en temps réel de ses dires par ses étudiants, ventousés à leur smartphone où Wikipédia fait foi ? D’où le renforcement de ce fameux biais de confirmation : face à deux informations contraires, on choisira toujours celle qui nous semble la plus en adéquation avec ce que l’on croit. Autre effet collatéral de cette inflation d’informations contradictoires, la naissance de nombreux info-naufragés qui ne savent plus démêler le vrai du faux, le réel du fabriqué. Ceux-là, dont on sous-estime souvent le nombre, sont les plus nombreux, surtout quand il est aussi facile d’aller puiser des idées au cyber-café du commerce.

De cette situation de perte de repères informationnels, à laquelle il faut ajouter une perte de repères plus globale, issue des paradoxes de la société actuelle, à la fois mondialisée et repliée sur elle-même, plusieurs organisations émergent. Les organisations terroristes, mais également les médias au service des Etats cherchant à attirer des partisans hors de leurs frontières, tous ont pris conscience de l’impact que pouvait avoir une communication ciblée sur des cerveaux en quête de réponses. Les organisations terroristes, de longue date, sont – de même que les ONG d’ailleurs – avant tout des maisons de production. Elles naissent, vivent et meurent par l’image dans leur cas précis, celle créée par la violence aveugle et déchaînée. Qui mieux que Daech au moment de sa grande extension en Irak et en Syrie avait compris le fonctionnement des médias contemporains au sein des sociétés occidentales ? Personne ou presque. Par sa capacité à capter une attention devenue éparse, au travers d’une ultra-violence au service d’un message élémentaire, l’organisation de l’Etat islamique attirait de nombreux sympathisants, ici et là-bas. Daech – ce n’est pas le seul – est le rejeton monstrueux de sociétés en pertes de repère, dont la fascination pour la vitesse et l’ampleur finissent par se retourner contre elle.

Leur succès repose en réalité sur un triptyque singulier : ils promeuvent un message simple, de manière spectaculaire, en révélant ce qui est caché. En se fondant sur la combinaison du fond, de la forme et de l’implicite-explicite, les metteurs en scène de la communication politique – car c’est bien de cela qu’il s’agit – réussissent là où échouent ceux qui se veulent pédagogues. Prenant à leur propre piège les régulateurs, ils se fondent sur de nombreux paradoxes inhérents à un art tout d’exécution : l’influence. Impossible à quantifier, malgré les efforts désespérés de certains, l’influence politique est une technique médio-polémologique ; comme la guerre, elle vise des perceptions, donc des cerveaux. Les principaux influenceurs doivent ainsi se frotter les mains lorsqu’après avoir émis un message simpliste au travers d’un canal dédié, ils voient avec bonheur les thuriféraires de la vérité – les « décodeurs » – lancer une contre-campagne. En termes médiatiques ça s’appelle un buzz ; en termes d’influence ça s’appelle un « effet Streisand ». L’amplification de la résonnance médiatique de la part de ceux voulant contrer l’information, vient au contraire lui donner à la fois de l’ampleur et un parfum séduisant car, c’est bien connu, on veut toujours étouffer la vérité. En tentant de rétablir l’index et l’imprimatur, les démocraties prennent le risque de tomber dans le piège d’un raidissement informationnel voulu par ceux qui s’opposent à elles ; la stratégie de la tension 2.0 en somme.

Les trois éléments de la simplicité, de la mise en scène et de la révélation, ont longtemps été la base des religions. Ils sont aujourd’hui le fondement d’un grand nombre d’acteurs qui séduisent les cyber-masses perdues dans un univers trop rapide et trop vaste. Pour en revenir aux soi-disant fake news – qui en réalité ne sont que de la désinformation au titre de ce qui existe dans la loi française – elles sont le plus souvent un contre-message simple – voire simpliste – s’opposant à une « vérité officielle ». La séduction exercée par des régimes forts ou autoritaires en Occident est également la résultante de cette alliance entre la simplicité du message (valeurs patriotiques, compatibilité culturelle, etc.), un côté spectaculaire (ne pas se laisser dominer par les autres, affirmer sa vision du monde coûte que coûte, etc.) et la révélation d’un message caché (les gouvernants occidentaux sont corrompus, impuissants, défaillants, vendus à la finance, etc.). La même mécanique s’applique également à Daech qui promouvait également ces trois éléments reposant sur un islam supposé le plus pur, au travers d’une communication à la fois terrible et fascinante, offrant la révélation de la possibilité d’une société à l’encontre de la mondialisation. Face à des populations en perte de repère, désirant trouver leur place dans un monde complexe et souvent perçu comme agressif (symboliquement, économiquement, etc.), une telle communication a, malheureusement, connu de grands succès. Dans un registre moins délétère, le retour du religieux dans les sociétés occidentales, les groupes politiques radicaux de type black blocks, ou le succès de certaines émissions télévisuelles scriptées à outrance – il suffit de regarder les divers programmes de téléréalité – se fonde sur la même mécanique. Dans ce dernier cas, on offre aux spectateurs des archétypes caricaturaux tout en filmant en permanence – avec une diffusion de morceaux choisis – dans le but de « révéler » les secrets. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui promettent la bonne nouvelle (trad. du terme « évangile » en grec) et la révélation (trad. du terme « apocalypse », en grec également).

Le message et sa mise en scène sont fondamentaux certes et témoignent d’une connaissance des rouages psychologiques souvent très intéressante. Toutefois ils ne doivent pas faire oublier une chose : la plante ne croit que dans un terreau fertile. C’est l’état même de nos sociétés, fragilisées, en perte de repères, dont le niveau culturel – et donc critique – ne cesse de diminuer qui est le vrai problème. En ce sens un excès législatif n’aura aucun autre effet que de contenter les législateurs eux-mêmes qui regagneront leurs pénates le sentiment du devoir civique accompli. C’est par la culture – celle qui se conquiert – et par l’éducation que les sociétés occidentales pourront sortir de cette crise par le haut. La solution est ainsi peut-être à chercheur du côté de l’eurotaoisme proposé par Peter Sloterdijk dans La mobilisation infinie. Face à l’explosion de la masse et de la vitesse, il faut prendre de la distance plutôt que tenter de combattre le feu par le feu. Imposer des législations que l’on aurait cru, une dizaine d’années en arrière, réservées à des pays comme la Chine, ne fera que renforcer une chose : la conviction chez de nombreux citoyens que l’on veut étouffer une vérité qui, de toute façon, est toujours ailleurs.


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