L’instrumentalisation de la Ligue de Délos par Athènes

Au lendemain de la Seconde Guerre Médique, la Grèce se retrouve ruinée mais plus unie qu’elle ne l’avait encore été. Les dévastations réalisées par les armées de Xerxès tout au long de leur marche vers l’Attique, ainsi que la menace d’une annexion pure et simple de toute la Grèce à l’empire perse, ont poussé les cités rivales à s’unir entre elles. Ainsi lors de la bataille de Platées de 479, les armées grecques comptent près de 100 000 hommes venus de Sparte, d’Athènes, de Corinthe, d’Egine et de nombreuses autres cités. La victoire qui en résulte, combinée au succès majeur que fut la victoire sur mer à Salamine l’année précédente, pousse les Perses à se retirer de Grèce. Or c’est à la suite de ces victoires qu’Athènes va prendre la place de leader parmi les cités maritimes.

Instrumentalisant à la fois ses victoires Platées et Mycale, mais surtout Salamine, ainsi que ses souffrances, les Perses ayant mis à sac Athènes en 480, les Athéniens, par une habile propagande auprès des cités coalisées, vont s’imposer comme les leaders naturels du monde grec. Constatant que la supériorité grecque sur les Perses était avérée dans le domaine maritime, à condition d’unir leurs forces, les cités maritimes décidaient de créer en 478 une alliance : la Ligue de Délos. Officiellement sise dans l’île éponyme, le centre réel en devint très vite Athènes. En effet, la cité athénienne obtient dès 454 le contrôle de l’aspect le plus important de la Ligue : le trésor qui fut transféré depuis Délos. Le titre donné officiellement à l’alliance est d’ailleurs très révélateur puisqu’on parlait de « Les Athéniens et leurs alliés » (1). Au-delà du contrôle militaire organisé par la seule Athènes qui prenait toutes les décisions malgré l’existence d’un conseil de la Ligue, et l’instauration de garnisons militaires athéniennes, les clérouquies, le plus grand bénéfice pour la cité athénienne était sans nul doute le trésor et les utilisations qui en découlaient.

A l’origine véritable alliance devenue impérialisme (archè), on mesure l’évolution de la Ligue de Délos par le mode d’accumulation du trésor et les usages qui en étaient faits. En effet à partir du transfert du trésor à Athènes, c’est cette dernière qui fixait aux alliés le montant de leurs versements, le tribut, réévalué tous les quatre ans lors de la fête des Panathénées. Réussissant ainsi à pressurer financièrement l’ensemble des cités maritimes de Grèce (Egine, Erétrie, Erythrée, Mytilène, Phocée, Milet…etc.), Athènes étendait par la même occasion son contrôle commercial puisque l’établissement des clérouquies contribuait à l’extension dans le monde grec de la tétradrachme athénienne comme étalon monétaire de référence (2).

L’argent accumulé par le tribut servit plus au rayonnement et à la gloire d’Athènes qu’à celui de la Ligue. Certes il servit à payer l’entretien de la flotte, essentiellement confiée à Athènes, et des garnisons, mais aussi à l’embellissement de la cité. Les monuments de l’Acropole, symbole actuel du rayonnement de la civilisation grecque classique, furent érigés grâce à l’argent du tribut des alliés d’Athènes. Conséquences d’un monde où la cité devait subvenir aux besoins de ses citoyens et où le travail manuel (la technè) n’était pas valorisé, l’impérialisme apparaissait comme le moyen naturel d’assurer à la cité les revenus nécessaires à sa politique.

Par ailleurs il était très risqué de s’opposer à une telle mécanique. Que ce soit à l’intérieur où Thucydide, après avoir vertement critiqué non le tribut mais l’usage qui en était fait, fut ostracisé en 443 ou à l’extérieur lorsque les cités de la Ligue qui essayèrent de desserrer l’étau athénien furent durement châtiées, Naxos en 470 et Thasos en 465.

Même si la paix fut officiellement conclue avec les Perses en 449 (paix de Callias), Athènes n’était pas disposée à dissoudre une ligue qui lui rapportait tant d’argent et de puissance. D’ailleurs la dernière partie du Ve siècle allait voir le renforcement puis l’effondrement du système puisqu’en 431 s’ouvrait entre la Ligue de Délos et la Ligue du Péloponnèse, disons plus simplement entre Athènes et Sparte, la Guerre du Péloponnèse pour la domination de l’ensemble du monde grec. C’est d’ailleurs à la suite de l’échec d’une opération militaire à but économique, l’expédition de Sicile de 415, que la puissance athénienne allait s’effondrer, victime de son propre appétit (3).

La Ligue de Délos a ouvert la voie à de nombreuses autres alliances militaires à but économique, que la finalité recherchée ait été un débouché pour ses produits, une facilité d’accès à une ressource ou même l’extension d’un modèle économique. Du traité de Methuen entre l’Angleterre et le Portugal au début du XVIIIe siècle jusqu’aux contemporains OTAN et Pacte de Varsovie, respectivement complétés par le Plan Marshall et le CAEM, ce type d’alliance est celui qui permet de garantir la plus grande fidélité de la part des alliés-sujets puisque ces derniers, une fois le danger militaire passé, se retrouvent prisonniers d’un modèle économique, voire de société.

 

 

(1)   Alexis Kallias, « La démocratie, est-ce toujours l’impérialisme ? » in L’Histoire n°305, Paris, Janvier 2006, pp. 22-23.

(2)   Michel Austin et Pierre Vidal-Naquet, Economies et sociétés en Grèce ancienne, Paris, Armand Colin, 1972.

(3)   Patrice Brun, « Une cité impérialiste », in Le Nouvel Observateur Hors-série n°69, Paris, Juillet-Août 2008, pp. 20-21.


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