Galula by the book

Le soudain remplacement du général Mc Chrystal à la tête des forces de l’OTAN en Afghanistan par le général Petraeus après que le premier ait vertement critiqué certains officiels de Washington dont le vice-président Biden pour leur ingérence dans les opérations et leurs prises de positions sur sa stratégie, pousse une fois encore à la réflexion sur le conflit afghan et sur les méthodes qui y sont employées.

Stanley Mc Chrystal, nous en faisions l’écho dans ces mêmes pages, est arrivé à la tête des forces américaines auréolé de l’habit d’un homme providentiel écouté par les dirigeants politiques puisque quelques mois après sa prise de fonctions il avait adressé à B. Obama un mémorandum sur les futures opérations et surtout une demande de troupes supplémentaires, accordées par la Maison Blanche, qui avait provoqué de grands remous à Washington et chez les pays membres de l’ISAF.

Un an seulement après son arrivée force est de constater que le bilan de Mc Chrystal est assez médiocre, la plupart des pays de l’ISAF n’ont pas fini de déployer les renforts attendus, le gouvernement américain peine de plus en plus à expliquer sa stratégie quant à l’Afghanistan, pays redevenu prioritaire sur l’Irak depuis l’entrée en fonction d’Obama, et surtout les résultats obtenus sur le terrain ne sont pas suffisants au regard des attentes et des besoins des pays de l’OTAN. Le conflit afghan semble devenir de plus en plus une guerre américaine, les pays européens de l’ISAF se retirant les uns après les autres.

Il est certain que le rôle de super-VRP qui fait, malheureusement, pleinement partie des responsabilités de commandant de l’ISAF seyait particulièrement mal à Mc Chrystal qui est présenté dans l’article de Rolling Stone à l’origine de sa chute comme un mélange d’homme de l’ombre et de super-chef, une sorte de John Wayne du Jour le plus long, à la fois paternaliste et bourru, meneur d’hommes et stratège, capable de dormir 4 heures par nuit et de ne s’alimenter qu’une fois par jour.

Toutefois force est de constater que le côté stratège se trouve pris en défaut par le bilan sur le terrain. Sans évoquer l’aspect économique de cette guerre, l’Afghanistan est devenue devant le Vietnam la plus longue guerre des USA et le nombre d’IEDs et d’insurgés, loin de se réduire, ne fait qu’augmenter.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela. L’absence de formation d’une vraie force de police locale, l’Armée Nationale Afghane (ANA) étant la priorité numéro un en matière de formation des Afghans, empêche la stabilisation des secteurs conquis, le militaire devant céder la place au civil une fois les insurgés vaincus. L’EUPOL, malgré toute l’énergie qu’elle déploie n’a pour l’instant formé qu’un millier de policiers afghans, soit 100 fois moins d’hommes que formés par la coalition pour l’ANA dans un pays de 25 millions d’habitants. L’occupation du terrain ne semble plus une priorité et c’est sans doute là que le bât blesse puisque l’organisation souple des groupes insurgés, qu’ils soient Talibans, mafias ou seigneurs de guerre, rend leur destruction complète quasi-impossible. La stratégie, COIN selon la terminaison US, sur laquelle s’appuie Mc Chrystal montre ses limites surtout quand on refuse de contrôler un espace « pacifié » jusqu’à ce qu’il soit « sécurisé », au-delà même des difficultés à mettre en œuvre le dit contrôle. S’attend-t-on vraiment à un soutien des Afghans si on déserte le terrain une fois les ennemis « vaincus » pour que ces derniers y reviennent à loisir ?

La médiatisation des pertes – on vient de passer la barre symbolique des 1000 américains tués – et l’augmentation des effectifs ont justifié un recours croissant aux drones et autres solutions de haute technologie, pour ne pas dire de longue distance. Les inévitables bavures qui s’en suivent dans une guerre où l’insurgé se cache dans la population, alors même que l’absence des forces de contre-insurrection auprès de la population, puisque c’est elle le nerf de la guerre, créent un désamour croissant qui parfois mène à la haine de ceux qu’il faut bien appeler du point de vue des Afghans « l’occupant ». Le soutien apporté par les USA à un gouvernement Karzaï extrêmement corrompu n’améliore pas, loin s’en faut l’image de l’ISAF auprès de la population, les insurgés ayant tôt fait d’exploiter cette faille béante. De même que la nouvelle affaire de financement par le Pentagone de sociétés de « protection » chargées de la sécurité des ravitaillements et des convois de la coalition, lesquelles seraient rackettées par des chefs de guerre et potentiellement des Talibans, embarrasse Washington comme si la masse de l’effort de guerre américain finissait par se retourner contre ceux qui l’ont initié.

Le remplacement de Mc Chrystal par Petraeus changera-t-il en profondeur la stratégie employée ? C’est possible tant l’ancien commandant des forces US en Irak apparait comme le seul spécialiste de la contre-insurrection à l’avoir appliquée de manière efficace. En outre Petraeus, en tant que commandant en chef du CENTCOM et donc supérieur immédiat de Mc Chrystal, a eu tout le temps d’étudier la situation, d’un peu loin certes. Il est aussi à noter que B. Obama a clairement présenté Petraeus comme l’un de ceux qui avaient élaboré la stratégie mise en place par Mc Chrystal et parle de continuité avec l’œuvre de son prédécesseur. La minimisation du facteur culturel, faille héritée des écrits de Galula dont Petraeus est l’un des exégètes reconnus – il est, par exemple, le préfacier de la dernière édition française de Contre-insurrection théorie et pratique – risque d’être un handicap si le nouveau commandant en chef applique les méthodes de l’ancien colonel d’Algérie « by the book ».

La guerre insurrectionnelle est par essence une guerre de mouvement intellectuel puisque c’est le plus prompt à adapter ses méthodes et ses comportements aux actions de l’adversaire qui gagne. Dans un tel contexte la restriction de l’interprétation et l’enfermement dans une doctrine rigide sont sans doute les deux plus grandes erreurs potentielles du loyaliste.

La situation afghane présente de plus en plus de points communs avec l’Indochine, la volonté de négocier avec les Talibans pour sortir de ce conflit embourbé prend de plus en plus le pas sur la logique de longue durée qu’exigent les opérations de contre-insurrection. Espérons que la volonté politique d’en finir avec la guerre d’Afghanistan n’aboutisse pas à un sanglant échec militaire. Comme l’écrivait R. Norland dans le NY Times : « Que ce soit par la guerre ou la paix, il n’y aura pas de sortie facile d’Afghanistan ».


3 comments to Galula by the book

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par AEGEsphere et Nicolas Mazzucchi. Nicolas Mazzucchi a dit: Galula by the book: Le soudain remplacement du général Mc Chrystal à la tête des forces de l’OTAN en Afghanistan p… http://bit.ly/aF9OsL […]

  • Pedro

    Le problème de (feu) Mc Chrystal, et celui de Petraeus maintenant, est tout simplement insoluble. L’idée de gagner les cœurs et les esprits (niveau stratégique) est fondamentalement en opposition totale avec la doctrine du « moins de morts possibles » (niveau tactique). En effet, et comme précisé dans cet article, pour « tenir » le terrain, il faut y rester. Mais dans ce cas précis, il faut exposer ses troupes à des pertes souvent sévères, du fait de « rules of engagement » (ROE) extrêmement contraignantes (afin de gagner les cœurs…). Les insurgés, forts de trente années de guerres, savent par exemple que les occidentaux ne les suivront pas dans les campounds: ils tirent donc sur les « coalition forces » (CF) depuis les chemins, dans l’enfilade de murs bordants les habitations, puis, immédiatement après, se protègent dans les maisons. Et le tour est joué. Si une unité prise à partie, demande un appui aérien, avion ou hélicoptère, cela ne sert à rien, puisqu’ils n’auront pas le droit de tirer au risque de faire des dommages collatéraux. Ne parlons pas d’appui canon! Aussi, pour éviter des pertes encore supérieures à celles que l’on connait aujourd’hui, du fait, notamment, des EEI, les unités ne restent pas sur le terrain, et ne peuvent donc pas gagner les cœurs…. CQFD
    La contre insurrection est une théorie extrêmement difficile à mettre en pratique. Au niveau tactique, les guerres de décolonisation ont toutes démontré que c’est celui qui fait peur qui « tient » le cœur de la population, évident centre de gravité de toute guérilla. Et de qui ont peurs les afghans?…….
    Par ailleurs, cette théorie du « COIN » ne prend a priori pas en compte les facteurs perturbants comme les différents trafics (drogue, armes, humains…), les relations séculaires permettant à des « éleveurs-cueilleurs » de vivre depuis des siècles dans une difficile cohabitation au fond des vallées (le pashtounwalli)et c… Comme toute théorie, elle présente l’avantage d’obliger tous les chefs à réfléchir avant d’agir. En revanche, elle présente l’inconvénient de n’être…qu’une théorie.
    Enfin, et sans parler de l’ANA et de l’ANP: une différence fondamentale existe entre toutes les polices et toutes les armées du monde. Les armées vivent en « autarcie », aux frais de leur gouvernement. Les polices vivent au sein des populations …. Si un jour une armée venait à être corrompue, elle n’amputerait que le budget que veut bien lui fournir son ministère. Si une police venait à être corrompue, elle pourrait être tentée de vivre sur « le dos » de la population au milieu de laquelle elle vit. De facto, même si cette armée et cette police venaient à être corrompues en même temps dans le même pays, la police serait forcement moins populaire que l’armée………………………….
    La nature humaine étant ce qu’elle est, les théories pensées dans les grandes démocraties occidentales ont souvent du mal à être appliquées dans des pays comme l’Afghanistan.

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello Pedro,

    je suis tout à fait d’accord avec toi. La rigidité des ROE est d’ailleurs largement pointée par les soldats US sur le terrain qui reprochaient à Mc Chrystal de rester uniquement dans sa tour d’ivoire avec son équipe pour édicter des grands principes de contre-insurrection sans prendre en compte le vécu des hommes de terrain. Faudrait-il en arriver à une solution comme celle que préconisait Mc Luhan en matière de terrorisme, à savoir le black out de la presse en zone de combat pour éviter la surmédiatisation des pertes et des dommages collatéraux ? c’est une possibilité certes efficace sur le terrain puisqu’elle élargirait les possibilités d’action des unités mais elle aurait un coup politique assez énorme dans nos sociétés occidentales. Qui serait aujourd’hui prêt à accepter le rôle du « censeur » ? probablement personne…
    La contre-insurrection est une méthode très séduisante et potentiellement très efficace si elle est menée dans des conditions optimales mais nous devons nous souvenir qu’à l’exception de la Malaisie, la victoire finale en contre-insurrection n’a jamais été atteinte. Je pense que nous avons en occident, tant en France que dans l’OTAN de bons penseurs militaires comme le colonel M. Goya qui mériteraient de recevoir tout l’appui politique et matériel que nécessite cette guerre au risque qu’une « politique des pourboires », décidée par manque de courage, n’amène à une fin pour le moins amère.
    La formation des afghans est un problème plus qu’épineux et il est certain que nous devons en passer par là, malgré les évidentes limites, notamment culturelles, qui nous sautent aux yeux. En novembre 2011 l’OTAN fêtera ses 10 ans en Afghanistan, aurons-nous le courage d’y rester plus longtemps sachant que bien qu’on évoque sans cesse le retrait programmé, la situation reste on ne peut plus tendue comme en témoigne le remplacement de Mc Chrystal…