Techniques offensives et guerre économique – C. Harbulot

La première production de la collection AEGE au sein des éditions numériques La Bourdonnaye n’est autre que le vénérable ouvrage de Christian Harbulot Techniques offensives et guerre économique. Issu d’une étude financée par l’Aditech, ancêtre de l’ADIT, il y a maintenant plus de 20 ans, l’ouvrage pose un premier diagnostic de la guerre économique contemporaine à une époque où le mur de Berlin vacille sur ses fondations mais n’est pas encore tombé (l’étude a été écrite entre 1988 et 1989).

Le monde d’alors était bien différent. L’URSS existait encore, même si les nombreuses lézardes dans la façade du paradis du communisme laissaient de plus en plus entrevoir une fin inéluctable et chaotique. De même à cette époque, le Japon s’affirmait, à l’image de la Chine actuelle, comme le concurrent numéro 1 des Etats-Unis. Ce Japon, très agressif sur les marchés durant les années 80, tient d’ailleurs une bonne place au sein du livre et l’étude de son fonctionnement est l’un des socles de la démonstration de l’acuité de la guerre économique entre puissances et de la complexité des rapports régissant les différentes parties prenantes d’une économie se structurant en vue de cette dernière.

Analyse historique de long terme, Technique offensive et guerre économique l’est aussi ; puisant ses exemples dans l’Allemagne des années 1890-1900, lorsque les successeurs de Bismarck tentaient de transformer la petite Prusse en concurrent géoéconomique de l’Empire britannique. De Colbert créant ex-nihilo une première proto-industrie textile dans le but de détruire économiquement les Provinces Unies à l’Angleterre lancée dans une guerre à mort contre Napoléon, sur des aspects certes terrestre et naval mais aussi commerciaux, C. Harbulot nous montre bien comment les grandes puissances ont su utiliser à travers l’histoire cette arme de la guerre économique qui dit bien rarement son nom.

Fondée sur une alliance forte entre une volonté étatique et un secteur économique en recherche de puissance internationale – éléments qui se retrouvent dans les Etats-Unis du XXe siècle, la Prusse de la fin du XIXe ou le Japon des années 1960-90 – la stratégie offensive de guerre économique plus ou moins larvée obtient souvent des résultats spectaculaires. Centrée autour de la gestion de l’information, nouvelle richesse du monde contemporain, la stratégie de l’entreprise – et derrière elle celle de l’Etat – se doit absolument d’intégrer au sein même de son ADN que la concurrence n’est pas simplement une question de meilleur produit ou de meilleur marketing. La volonté offensive de certains acteurs, souvent japonais au moment de la rédaction de l’ouvrage, les amène à utiliser des techniques issues du monde du renseignement voire de l’action subversive, le plus souvent avec bonheur.

Des temps précapitalistes et pré-contemporains, l’on arrive à ce que l’auteur nomme un état de « ni paix, ni guerre » s’apparentant au fond à la guerre de tous contre tous de Hobbes. Cet état, fruit de cinquante années de plus ou moins grand immobilisme géopolitique hérité de la Guerre Froide, allait se concrétiser avec l’ère actuelle de la mondialisation. Car si l’ouvrage de C. Harbulot reste extrêmement utile malgré son âge vénérable, c’est qu’il montre bien quels peuvent être les rouages et les leviers de puissance utilisés par un Etat ou une entreprise. A l’époque décrite la compétition économique pure ne concernait au fond que peu le bloc de l’Est qui agissait dans l’économie principalement au travers de ses instruments géopolitiques comme les services de renseignement. Aujourd’hui l’ensemble des économies s’étant interconnectées de manière plus ou moins heureuse au sein du système capitaliste – c’est la définition même de la mondialisation – des acteurs pas ou peu présents dans l’étude de 1988-89 ont émergé : Russie, Chine, Inde, Brésil, Turquie, etc. De même d’autres acteurs vu leur rôle peu à peu diminuer, à commencer par le Japon, incapable de se remettre réellement de la crise asiatique de 1997. Néanmoins, malgré ces changements d’acteurs et l’émergence de nouvelles stratégies et formes de guerre économique, l’essentiel est bien là. Cette compréhension fine de la collusion d’intérêt entre l’Etat, sous ses diverses formes, et les entreprises nationales pour amener à un accroissement de puissance internationale est le socle des travaux que nombre de jeunes – et moins jeunes – chercheurs s’efforcent depuis de nombreuses années de promouvoir dans un seul but : faire comprendre aux entreprises françaises que oui, les affaires c’est la guerre.


Les commentaires sont fermés pour cet article.