Livre blanc, tout çà pour çà

Agitant le landernau stratégique depuis plusieurs mois, excitant certains, empêchant les autres de dormir, le Livre Blanc Défense et Sécurité Nationale (LBDSN) version 2013 est enfin paru. Venant cinq ans après le précédent, délai que d’aucuns jugeront court et d’autres infiniment long, le document cadre de la stratégie de défense et de sécurité de la France se présente dans un petit opuscule de moins de 200 pages. Beaucoup a déjà été dit sur ce dernier, dans des colonnes bien plus spécialisées « défense » que les nôtres, aussi n’est-il pas temps de s’interroger sur les moyens – nombre de FREMM, d’avions de combat, format des différentes armées, renforcement des forces spéciales, etc. – mais plutôt sur le fond annoncé : la stratégie. Si cette dernière est selon les termes d’André Beaufre « la dialectique des volontés » alors on peut se demander quelle est la volonté qui transparait de ce Livre blanc.

Mettant en avant la mondialisation comme environnement stratégique, comme son prédécesseur, le LBDSN s’intègre d’emblée dans un cadre avant tout économique. La mondialisation étant avant tout un concept économique (monde anglo-saxon) ou du moins de géographie économique (France), il est intéressant de voir que les décideurs politiques à l’origine du document ont souhaité inscrire ce dernier dans ce cadre ; du moins c’est ce que l’on pourrait croire de prime abord. Si la mondialisation est bien mise en avant et certains de ses risques identifiés (rupture des approvisionnements, indépendance économique du pays, autonomie de la BITD, enjeu des zones économiques exclusives, etc.) il semble aberrant que ne soit pas mentionné une seule fois dans le texte le concept de « défense économique ». Ce dernier qui fait pourtant partie du corpus stratégique de la France depuis les années 60 au même titre que la défense civile, semble totalement évacué du LBDSN. Cet oubli amène à ne tracer que de grandes lignes en termes de sécurité et de défense économique, à l’exception de la BITD qui semble la seule concernée par cet aspect.

De même il est étonnant de trouver des affirmations telles que « l’Union européenne demeure la première puissance économique et commerciale du monde » alors même que l’UE reste incapable de présenter un front uni en matière diplomatique, sans même mentionner le domaine économique. La double inscription de la France dans le cadre de l’UE et dans celui de l’OTAN au sein du LBDSN crée une schizophrénie palpable dans le débat stratégique depuis de nombreuses années. Sans vouloir relancer l’éculé débat sur une hypothétique Europe de la défense à laquelle seule la France semble croire, il faut bien reconnaitre que les deux organisations ne sont pas confondues ; à moins de faire de l’Europe une dépendance des Etats-Unis bien évidemment.

Il en résulte au sein du LBDSN, dans la partie relative à la définition des menaces et du cadre stratégique, un balayage plus ou moins flou des menaces potentielles et des zones d’intérêt prioritaires de la France : Atlantique Nord, voisinage de l’UE (Europe Orientale, Russie, Asie Centrale, Maghreb, Sahel, Caucase, façade Atlantique de l’Afrique), Proche et Moyen-Orient, Golfe Persique. Les autres aires géographiques mondiales (Asie du Sud-est, Océan Indien, Amérique Latine et Pacifique) sont également présentes mais à un degré moindre. De ces priorités stratégiques tout ce que l’on peut tirer c’est que tout étant stratégique, par définition plus rien ne l’est ouvrant plus ou moins la porte à des interventions d’opportunité selon les besoins du moment.

La comparaison avec d’autres Livres blancs apparait intéressante. Sans compter le Livre blanc chinois de 2013, sibyllin comme ses prédécesseurs qui se succèdent à un rythme si effréné (2004, 2006, 2008, 2010, 2013) qu’il est difficile de les considérer comme leur équivalent français, d’autres documents comparables existent. Le Livre blanc brésilien par exemple paru en 2012 est plus explicite (276 pages) et plus complet que son homologue français. Mettant clairement l’accent sur l’Amérique du Sud (Amazonie Verte) et l’Atlantique Sud (Amazonie Bleue) comme zones d’intérêt prioritaires. Le cas de cette dernière est particulièrement intéressant car elle sanctuarise en termes de sécurité nationale les gisements pétroliers (pre-salt) se situant au large des côtes brésiliennes, de même que la stratégie d’influence économique développée par le Brésil en direction de l’Afrique. En termes d’interaction politico-économico-militaire comme fondement de la stratégie du pays, le Livro branco de 2012 est bien plus abouti que son homologue français.

Il est bien évident que ce LBDSN est avant tout programmatique et qu’il faut attendre la Loi de Programmation Militaire pour avoir une idée de ses effets réels. Néanmoins il est déjà possible d’en tirer des leçons sur la stratégie globale adoptée par la France. Cette dernière reste éminemment militaire, bien plus en tous les cas que celles affichées par les émergents qui n’hésitent pas à intégrer  plus avant les domaines économiques pour aboutir à de véritables « stratégies pays ». Le domaine économique, cantonné à la BITD, dont il est clair qu’elle va devoir fortement se réorienter vers les marchés export en vue de la baisse annoncée des commandes de l’Etat, se résume à une mise en avant de l’indépendance de cette dernière.

Finalement ce Livre blanc est aussi peu clair que ses équivalents chinois. Annonçant tous les espaces géographiques ou presque comme prioritaires et tous les espaces stratégiques puisque le cyberespace apparait comme une nouvelle priorité pour la France, il ne trace pas de réelle ligne directrice. Délaissant plus ou moins l’aspect économique – pour ne pas mentionner d’autres aspects stratégiques – il sanctuarise une approche domaine par domaine où le militaro-sécuritaire n’interagit avec l’économique que pour son propre besoin. Cette vision en silos de la stratégie, d’essence anglo-saxonne, se révèle problématique à un moment où la position de la France au sein du monde est ambivalente. Pays en repli économique mais affirmant haut et fort sa capacité et sa volonté d’intervention (Libye, Mali), la France doit faire des choix : dessiner une vraie stratégie en lui allouant les moyens adéquats à sa réalisation ou continuer à annoncer une volonté de positionnement global en réduisant sans cesse la voilure au risque de ne plus rien pouvoir faire.


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