Manichéisme et guerre économique

Prism aura finalement eu beaucoup de vertus. Au-delà du syndrome du « chevalier blanc » manifesté par E. Snowden qui révèle une certaine schizophrénie des valeurs américaines où l’affichage de la pureté et de la justice ne sauraient masquer le cynisme nécessaire à la raison de tout Etat, à fortiori de la première puissance mondiale, c’est surtout pour les Européens que cette affaire de cyber-espionnage aura été salutaire. Bousculant les aprioris sur les relations américano-européennes, Prism met en lumière une imparable réalité : le monde est dans l’ère de la guerre économique généralisée.

La vision traditionnelle des relations transatlantiques est fortement marquée par l’héritage de la Guerre Froide, où ne pas choisir les Etats-Unis, même à minima comme le fit le général de Gaulle, revenait à choisir l’URSS. Mis à part la Finlande dont la neutralisation était devenue un enjeu entre les deux puissances, chaque pays eut à choisir clairement son camp. Le cas italien est à ce titre tout à fait révélateur puisque le choix du Plan Marshall et ensuite l’Alliance atlantique par A. De Gasperi en 1947 et 1949 signifia l’expulsion des communistes du gouvernement et la fin du dernier « compromis ». De cette époque reste la vision manichéenne du monde où l’Occident – sans vouloir dire l’Atlantique Nord – formerait un bloc uni face au reste du monde. Cette vision binaire des relations internationales, forgée par l’influence culturelle issue du Plan Marshall, se perpétue jusqu’à nos jours grâce à un travail de fond des Etats-Unis via certains organismes comme le German Marshall Fund ou la French-American Foundation pour ne parler que du cas français. D’ailleurs cette appréhension américaine du Vieux Continent ne se limite pas à l’époque de la Guerre Froide comme le rappelle M. Foucher (1), puisque les Etats-Unis n’ont eu de cesse de développer des concepts pour l’Europe, comme celui d’Europe Ouverte de G. W. Bush en 2001.

Or si cette appréhension du monde reste vraie dans un cadre géopolitique traditionnel où l’OTAN, en l’absence – provoquée – d’une Europe de la Défense constitue le référentiel de défense des pays d’Europe, elle est particulièrement inexacte dès que l’on bascule dans la géoéconomie. Non seulement l’OTAN ne peut servir de cadre à une telle alliance géoéconomique pour des raisons structurelles (2), mais elle serait en outre contraire aux intérêts de ses membres. Les souverainetés militaires et économique ne sont ainsi pas confondues. Au sein même de l’Union Européenne, fondée sur une base de coopération économique entre ses membres, la lutte fait rage. Il ne faut toutefois pas confondre guerre économique et guerre conventionnelle ; la première s’opère dans un cadre bien plus fluide et mouvant que la seconde, l’ennemi d’aujourd’hui pouvant être l’allié de demain et vice-et-versa.

Le monde vit actuellement dans une « guerre de tous contre tous » au plan économique. Si la formule de Hobbes vient de l’état primordial de l’Homme avant l’intervention de l’Etat, elle peut également s’appliquer à la situation présente. L’absence d’une hyper-puissance hégémonique régulatrice et le relatif déclin économique des Etats-Unis, référent économique mondial durant une quinzaine d’années de 1991 à 2007, encouragent cet affrontement généralisé ou l’allié diplomatico-militaire peut se révéler le pire ennemi économique. La fluidité même de cette conception stratégique place le renseignement au cœur de l’action économique ce qui a été parfaitement intégré outre-Atlantique. Dans un cadre ouvert comme celui de la mondialisation où rien n’empêche une entreprise française d’aller coopérer avec une entreprise chinoise – via une joint-venture par exemple – aussi simplement qu’avec une entreprise allemande, la notion même de proximité économique est remise en question.

La prise en compte de cette réalité hyperconcurrentielle a été lente à venir en Europe et surtout en France. Alimentés par les thuriféraires de la mondialisation heureuse comme P. Krugman, apôtre de la non-violence économique, nos décideurs semblaient penser que seule la concurrence pure et parfaite était l’alpha et l’oméga de l’économie et que tout échec commercial se lisait à l’aune de celle-ci. Grossière erreur ; minimisant le côté polémique inhérent à tout affrontement humain qu’il soit militaire ou économique, cette lecture nous a entretenu pendant de longues années dans le mythe d’un Occident – la Triade – uni dans tous les aspects dont les entreprises ne seraient départagées que par les simples qualités de leurs produits.

Pendant plus de dix ans, le simple fait d’évoquer le terme de guerre économique suffisait à remiser son auteur dans la catégorie des conspirationnistes, des universitaires en mal de sensations fortes voire des terribles barbouzes qui hantent les fantasmes de tant de journalistes. Prism aura au moins eu cette qualité de révéler que nos alliés nous écoutent, non-seulement à des fins de sécurité intérieure ce qui n’est pas très reluisant mais compréhensible, mais également à des fins économiques. La communauté du renseignement des Etats-Unis et des pays anglo-saxons en règle générale fonctionnant selon le principe de la communauté des intérêts nationaux, incluant donc les entreprises, c’est un véritable système tourné également contre les entreprises européennes qui a été révélé. Ce dernier n’est pas surprenant. Ceux qui s’offusquent aujourd’hui, semblant tomber des nues, sont surtout ceux qui refusaient de voir l’évidence sous leurs yeux depuis longtemps. Le scandale Echelon au milieu des années 90, fondé sur les mêmes ressorts, avait déjà révélé en son temps les pratiques du renseignement économique anglo-saxon.

Néanmoins il ne faut pas bouder son plaisir de voir l’Ecole Polytechnique annoncer qu’elle entend « former les officiers de la guerre économique ». Qu’y a-t-il à rajouter à cela ? Simplement que si telle est réellement la volonté et pas un énième effet de mode utilisant un concept en vogue, il faut s’en donner les moyens sans se cacher les vérités. La guerre économique ne s’étend pas qu’aux pays émergents, les « méchants » russes, indiens et chinois, elle intègre aussi ceux de nos alliés militaires et diplomatiques qui ont compris que ce qui était bon pour leurs entreprises l’était aussi pour leur Etat et ce, sans état d’âmes pour leurs partenaires.

(1)   M. Foucher, L’obsession des frontières, Paris, Perrin, 2012 (2e ed), p. 169.

(2)   N. Mazzucchi, « Alliances militaires et guerre économique, le cas de l’OTAN » in Revue de Défense Nationale, été 2012, supplément numérique.

C’est avec ce billet que Polemos fête ses quatre ans. On lui pardonnera la fougue de sa jeunesse qui, si elle n’excuse pas tout, du moins atténue l’effet de certains jugements. Il n’est pas habituel pour moi d’écrire à la première personne, mais je tenais à la faire aujourd’hui pour remercier tous ceux et celles qui suivent ce modeste site. Certains le savent il est le fruit d’un travail solitaire de bout en bout que je dois combiner avec mes diverses activités ce qui explique en grande partie la fréquence peu élevée de mise à jour. Polemos en quatre ans c’est néanmoins plus de 150 publications et j’espère dans l’avenir pouvoir tenir ce rythme. Mais ce site est avant tout une aventure humaine qui me permet, de même que d’autres activités comme les conférences, colloques et cours universitaires de confronter ma pensée, but de tout chercheur. Même si celle-ci s’exprime de plus en plus sur papier, Polemos reste pour moi un support pour lequel j’ai un attachement particulier. C’est enfin une aventure faite de rencontres avec des personnes, lecteurs ou non, qui permettent d’alimenter la réflexion nécessaire à la production de connaissance; pour cela je remercie chaleureusement ceux avec qui j’échange, une partie de ces lignes ne serait pas née sans eux. Polemos est finalement l’extension électronique de son créateur qui subit aussi les affres de ma vie et de mes états d’âmes, rappelant que derrière le clavier il y aura toujours un être humain. Merci de m’avoir suivi ces quatre années, j’espère pouvoir continuer encore longtemps.


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