Quand la fiction s’empare de la guerre de l’information économique

A voir le titre que nous donnons à cet article l’on pourrait sans difficulté s’exclamer comme le général de Gaulle en son temps : « Vaste programme ! ». Toutefois il ne nous incombe pas ici de dresser une liste complète des œuvres internationales y faisant référence, ni même de nous lancer dans une analyse littéraire ou cinématographique pour laquelle nous ne serions pas compétent. Le but avoué de cet article est de comprendre, par le regard croisé sur deux œuvres, Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas et Les Grandes Familles de Maurice Druon, magistralement adapté au cinéma en 1958, comment et quand ce thème apparait dans les œuvres de fiction, afin de montrer que la France, loin d’être totalement hermétique à cette forme de conflit, par une sorte de culture immémoriale et humaniste, la voit périodiquement ressortir au gré de l’évolution de son économie et de sa société.

Ecrit sous la Monarchie de Juillet mais dont l’action se déroule aux derniers temps de la Restauration, le Comte de Monte-Cristo fait partie de ces œuvres de la littérature française qui ont porté la renommée de ses gens de lettres sur l’ensemble de la planète. Démonstration implacable de la vengeance froide d’un homme, le roman est aussi une mine d’information sur la période qu’il décrit autant que sur celle à laquelle son auteur le conçoit. Fortuné après la découverte du trésor éponyme, celui qui se fait maintenant appeler le Comte de Monte-Cristo, entreprend de se venger de ceux qui, une quinzaine d’années auparavant, l’ont fait envoyer au Château d’If. Pour se venger de Danglars, l’ancien comptable devenu l’un des principaux financiers de la place de Paris, le Comte va utiliser une méthode très originale.

Utilisant contre ce dernier sa passion de la bourse, il l’oblige, par une fausse nouvelle télégraphique à vendre à perte une grande partie de ses actions, manœuvre qui discrédite le banquier lorsque l’inexactitude de la nouvelle télégraphique concernant un hypothétique retour en Espagne de Don Carlos (à cette époque l’Espagne se relève à peine de la 1e Guerre Carliste) est révélée. Accablé par cette perte de crédibilité et par le retrait de ses clients de son établissement de crédit, le baron Danglars finit par se suicider. Au-delà du machiavélisme du Comte, cette manœuvre nous renseigne sur deux choses : l’importance du développement du secteur du crédit dans une Europe en paix qui, surveillée par la Sainte Alliance, se développe en tant qu’entité économique et sur son corollaire : l’importance de l’information et de sa circulation dans un moment où les marchés commencent faiblement à s’interconnecter.

Après le bouleversement de l’époque napoléonienne et malgré les révolutions politiques qui agitent le continent, l’Europe connait une période de paix globale entre les années 1820 et la fin des années 1850 qui permet le développement d’un premier capitalisme continental. Ce mouvement qui se révèlera en France au début du Second Empire, est un phénomène qui parcourt tout le second quart du XIXe siècle et qui amène doucement le passage à ce que l’on nomme « l’ère industrielle ». Il n’est au fond pas étonnant de voir le Comte de Monte-Cristo, homo novus de cette époque, se servir avec habileté des outils que cette conception de l’économie naissante met à sa disposition. Le commerce s’européanise en même temps que la paix s’est européanisée un soir de juin 1815 en Belgique.

Dans ce commerce dont les produits restent pour le moment traditionnels alors que les méthodes sont en pleine transformation, l’information, grâce au télégraphe et aux circulations de personnes facilités par la paix sévèrement protégée, transite mieux et plus vite. Les communications de biens et de personnes s’améliorent et l’Europe connait un semblant d’unité dans la paix. Dans cette  configuration, il est prévisible que le commerce lui-même ait commencé à s’européaniser et que les informations susceptibles d’en modifier les conditions aient pris un tel poids. Certes l’ouvrage reste une fiction, néanmoins le développement d’une élite de financiers ayant échappé aux purges de la Restauration et leur sens aigu de ce que l’on appellerait aujourd’hui la réactivité sur les marchés, réorientant leurs investissements au gré des troubles qui agitent certains pays (Autriche, Russie, Espagne, Péninsule Italienne, Prusse) a fait naitre la première classe de capitalistes français, la Haute Banque comme on l’appelle, celle des Rothschild, des Fould et des Sellière qui seront, temporairement pour certains, enterrés par les crises des années 1860-70 et la chute du Second Empire. L’exemple des Rothschild est édifiant, la réussite de James de Rothschild, installé à Paris à la chute de l’Empire, étant en grande partie due à sa maitrise de l’information circulant par le réseau familial entre Paris, Vienne et Londres (1).

A près d’un siècle d’écart, Les Grandes Familles présente une intéressante similarité avec l’œuvre de Dumas. L’affrontement entre un Noël Schoudler (Jean Gabin) hiératique et son cousin le dépravé Lucien Maublanc (Pierre Brasseur) se joue en plusieurs actes boursiers où la manipulation des cours de bourse va de pair avec les effets d’annonces médiatiques. C’est bien là l’originalité de cette œuvre écrite dans les années 50 et portée à l’écran l’année même de la naissance de la Ve république : ces financiers, détenteurs d’actifs dans tout ce qui est encore « l’empire colonial français » sont aussi patrons de presse, détenteurs de ce qu’on commence à appeler le quatrième pouvoir.

Ces grandes fortunes dynastiques, souvent entamées sous la IIIe république, culminent dans cette après guerre où la France, comme les autres pays meurtris par le conflit émergent à nouveau comme puissances économiques. Cette fois la pax americana a remplacé la Sainte Alliance du début du XIXe mais les effets restent les mêmes. Dans ce nouvel ordre, la paix assurée à l’ensemble de l’Occident crée les conditions favorables au renouveau des échanges internationaux, au grand capitalisme mondialisé, père de notre système financier actuel. C’est la seconde ère du patronat français, celle des Trente Glorieuses qui voit les grandes fortunes actuelles se mettre en place. L’industrie est la valeur forte, celle qui dirige l’ensemble de l’économie d’un Etat mais elle se combine une fois encore, avec plus de véhémence même, avec le pouvoir de l’information. Dans cet univers de guerre froide l’interconnexion entre l’ensemble des pays de l’OTAN, dans un premier temps dans un but de défense, se met en place et la circulation de l’information prend à son tour un nouvel essor. Les nouveaux médias et moyens de circulation donnent à l’information une nouvelle vitesse de déplacement héritée de la guerre. Dans le même temps la dollarisation totale de l’économie occidentale achève d’intégrer USA, UK, France, Allemagne, Benelux, Italie et autres dans un système économique global.

A travers ces deux œuvres à deux siècles de distance, nous voyons apparaitre une constante : la guerre de l’information économique en France se développe et s’épanouit dans les moments de stabilité et de développe quand le capitalisme connait ses périodes d’essor. Portée par une classe de patrons nouveaux, moteurs de ces sociétés en croissance, elle accompagne les luttes de pouvoir économique qui l’accompagnent forcément. C’est ainsi une arme de développement plus que de protection et sans être une nouveauté, c’est un moyen pour le moins classique d’affrontement. Loin d’être une perversion d’un capitalisme financier qui aurait atteint, voire dépassé, les possibilités de ses marchés, la guerre de l’information économique est ancienne et se modifie et se renforce avec les économies qu’elle accompagne. Corolaire légitime du développement de l’économie internationale et de la financiarisation de cette dernière, elle est dès le début un de ses outils, caché et décrié mais néanmoins utile et pour tout dire prévisible.

Retrouver l’écho de la guerre de l’information au travers de Dumas et de Druon pourrait sembler étonnant, mais il faut se souvenir que les écrivains comme tous les artistes sont avant tout le miroir des sociétés dans lesquelles ils vivent ; sociétés à la fois éloignées et pourtant proches de la notre.

(1) D. Barjot, J.-P. Chaline et A. Encrevé, La France au XIXe siècle, Paris, PUF, 1995, pp. 119-120 et L. Bergeron, Les Rothschild et les autres, la gloire des banquiers, Paris, Perrin, 1991.


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