Quand Arte s’attaque à Véolia et Suez

Journée mondiale de l’eau oblige, Arte nous a gratifié en prime time le 22 mars dernier d’un documentaire intitulé Water Makes Money signé par Leslie Franke et Herdolor Lorenz. Loin d’être une réflexion posée sur le marché de l’eau dans le monde dont les problèmes sont très diversifiés selon les Etats – rareté de la ressource, difficultés d’adduction vers les communes, technologies nécessaires au retraitement… – ce documentaire est une véritable charge informationnelle contre les industriels français de l’eau.

Certes Véolia et Suez ont, comme toutes les entreprises mondiales, des défauts et sont avant tout guidées par la recherche du profit économique. Toutefois il est assez utile de s’intéresser au traitement grossier qui leur est réservé dans ce documentaire. Les Partenariats Public-Privé sont ainsi désignés comme l’arme ultime des multinationales françaises. Le principe du contrat d’affermage qui existe depuis l’Antiquité, semble ici redécouvert par les auteurs du reportage qui le mettent en avant comme un trucage financier destiné à engranger encore plus et quand il existe un organisme de contrôle public, comme le SEDIF, il est forcément noyauté.

Alors même qu’on nous montre que le système des droits d’entrée peut être bénéfique puisqu’il a permis dans plusieurs villes de France d’assainir les finances ou de construire divers équipements – stade à Lille, auditorium à Montpellier – on nous dit immédiatement qu’il ne s’agit là que d’une basse manœuvre électoraliste. Bien évidement il ne faut pas être dupe des raisons pour lesquelles les élus construisent des équipements, il est quand même réducteur de limiter çà à des enjeux politiciens ; de plus on a pas encore inventé d’équipement public réservé aux électeurs de droite ou de gauche. La régie municipale est donc, selon les auteurs du documentaire, la solution ultime à tous les problèmes et l’eau de la nappe phréatique qui alimente Paris est ainsi « plus pure que la plupart des eaux en bouteille » (sic). Les Parisiens seront contents de l’apprendre. A ce titre nous pourrions parler de l’eau de Moscou, sous régie municipale, dont l’ignoble qualité avait en son temps eu les honneurs du  20h de TF1. Il est en outre bien connu que jamais, ô grand jamais, les régies municipales ne pourraient se rendre coupables de magouilles, ces dernières sont bien entendu l’apanage du privé.

Comme dans tout bon western, le méchant est bien désigné comme tel avec moult ralentis et musique angoissante. Surtout il ne faut jamais changer d’échelle pour analyser les réalités, il est vrai qu’il serait inconcevable que des multinationales œuvrant dans plusieurs dizaines de pays à la fois et des régies municipales d’agglomérations ne regroupant parfois que quelques dizaines de milliers d’habitants aient des stratégies et des modes de gestion différents !

C’est surtout lorsqu’on aborde la question de l’Allemagne que les choses deviennent plus limpides, si l’on peut dire. On nous informe ainsi dans le documentaire que malgré la vigilance allemande qui laisse un large part au système des régies vanté tout au long du film, Véolia a déjà commencé à pénétrer sournoisement les riantes municipalités d’outre-Rhin. En effet ce n’est pas comme si l’un des principaux concurrents de Véolia et Suez, nommé RWE, était une entreprise allemande…

Par contre il n’est à aucun moment fait mention de technologies, d’investissement en R&D ou d’investissements sociaux pour l’accès à l’eau dans les pays pauvres. Sauf à un moment où – chose incompréhensible- les technologies développées par Véolia et Suez comme l’osmose inverse ou la microfiltration, destinées à améliorer le retraitement de l’eau sont désignées comme une « fuite en avant » (sic) inutile. C’est tout juste si Véolia et Suez ne sont pas accusés des dérives de l’agriculture intensive bretonne. D’ailleurs une fois de plus c’est à ce moment que la Bavière – exemple allemand donc – est mise en avant comme modèle vertueux puisque cette dernière est en régie municipale… Et quand le documentaire en arrive sur le terrain social en parlant « des municipalités ou la reprise du control public de l’eau a été un succès » en y incluant Buenos Aires, il oublie bien sur de mentionner que dans cette affaire l’Argentine a été condamnée par le CIRDI, organisme international public.

La centralisation sur l’Europe et avant tout sur la France fait oublier que les problématiques de l’eau sont extrêmement diverses. Le Forum Mondial de l’Eau présenté comme n’ayant aucune légitimité puisque créé en partie par des organismes privés – la Banque Mondiale reste à notre connaissance un organisme public – serait « le plus grand rassemblement mondial de lobbyistes de l’eau » (sic). C’est bien possible, toutefois, et c’est à signaler – ce que le documentaire se garde bien de faire – c’est aussi le seul endroit où les problématiques de l’eau sont abordées à un niveau global, là où l’ONU a déjà baissé les bras arguant du fait que c’est à chaque Etat de résoudre ses problèmes.

Il est aussi assez intéressant de constater que l’eau et le secteur de l’environnement en général, est l’un des rares où les entreprises françaises sont de vrais champions globaux avec les entreprises n°1 et n°2 mondiales. C’est sans doute cela que le documentaire vise réellement puisque jamais le point de vue des industriels n’est examiné. Le journalisme est sensé viser à l’information objective ; quant à Water Makes Money, cela s’appelle de la guerre informationnelle tout simplement.

Le documentaire, à voir avant expiration de la vidéo le 1er avril:


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