Au-delà du Mali

L’opération Serval, lancée depuis quelques jours pour libérer le nord du Mali de la présence des groupes islamistes qui, après s’être enkystés dans la zone depuis un certain temps, menaçaient de déstabiliser complètement une région à la complexité ethno-Etatique particulièrement prononcée marque, après Harmattan en 2011, le retour des opérations militaires offensives françaises sur le sol africain. La situation apparait complexe sur plusieurs plans. Géographiquement tout d’abord, la porosité des frontières, héritées de la décolonisation comme du congrès de Berlin, rend, comme en Afghanistan, la traque aux islamistes délicate. En effet, si ces derniers ont une forte mobilité transfrontalière, il n’en est pas de même des troupes françaises, assujetties au respect des limites souveraines des Etats africains. Pour que cette intervention ne dégénère pas en un conflit régional, la gestion tactique comme stratégique de l’espace d’intervention devra être finement exécutée. Le Mali présente ainsi un profil proche de celui de l’Afghanistan si l’on reprend la dichotomie établie par D. Galula entre « pire » et « meilleur » pays – au niveau géographique – pour mener des opérations de contre-insurrection.

Au niveau géopolitique, cette intervention est également en train de devenir un prétexte pour nombre de groupes terroristes quant à la mise en place d’attaques contre des cibles occidentales. L’assaut et la prise d’otages sur un site du pétrolier BP dans le sud de l’Algérie par un groupe islamiste en est la preuve éclatante. Ces mêmes islamistes algériens mettent le retrait français au centre de leurs revendications et il est clair que si jamais un groupe terroriste, quel qu’il soit et quels que soient ses véritables buts, parvenait ne serait-ce qu’à faire croire qu’il est celui qui a fait plier les Français, alors son influence serait démultipliée dans une région où la concurrence entre factions est plus que rude. L’intervention française est donc également devenue un enjeu régional et même local dans une zone où les Etats ont beaucoup de mal à imposer une autorité centrale au niveau régional (sud de l’Algérie, nord de la Côte d’Ivoire) ou même national (Niger).

Le rôle des Etats africains, tant régionaux que de l’ensemble du continent est d’ailleurs assez ambigu. Alors que l’intervention contre les islamistes du Nord-Mali devait à la base être effectuée exclusivement par des forces africaines sous l’égide de la CEDEAO, les atermoiements et les batailles d’influence au sein de l’Afrique ont abouti à une situation où c’est la France, pourtant très réticente à un engagement extra-africain, qui mène pour l’instant seule les opérations militaires. Les luttes de pouvoir intra-africaines où chacun refuse que son voisin prenne trop d’influence au Mali et dans l’ensemble de la région, a fini par aboutir à la désignation du plus petit dénominateur commun : la France qui, de toute façon, pourra toujours être accusée d’avoir une attitude coloniale si jamais une implantation économique et militaire devait s’envisager dans la durée. Les pays de la CEDEAO, mais aussi l’Algérie soucieuse d’étendre son influence vers le Sud à des fins sécuritaires ou même le Tchad qui vient de décréter l’envoi sur place d’une force de 2000 hommes, voient le Mali comme un espace-clé, occupant une position centrale en Afrique de l’Ouest,  sur lequel il est nécessaire de disposer d’une forte influence pour imposer ses vues dans la région. Cette posture que la France a été obligée d’adopter pour intervenir peut en effet se révéler très dangereuse à long terme, de nombreux chefs d’Etat et politiciens africains n’hésiteront pas à brandir l’argument colonial et à utiliser les images des blindés et des avions français au Mali lorsqu’il s’agira de faire les comptes…

Ce piège d’influence, nos partenaires otaniens l’ont parfaitement compris et ne s’impliquent dans ce conflit que de très loin. La mise à disposition par les Etats-Unis d’une capacité drone relève également de la manœuvre d’influence parfaite. En offrant à la France une capacité qui lui fait défaut de manière criante – comptons sur les industriels de l’armement pour nous le rappeler à longueur d’interviews – Washington met en avant plusieurs éléments. D’une part la générosité intrinsèque au leader de coalition qui montre à l’un des membres de l’OTAN qu’il est incapable de mener tout seul de bout en bout une opération de projection de forces aussi complexe. Ensuite les Etats-Unis peuvent mettre ainsi en avant leurs politiques militaro-industrielles ; dans ce cas particulier le pooling & sharing, première étape de la déconstruction des BITD européennes. Le Mali risque ainsi de donner aux défenseurs de la mutualisation des moyens souverains – renseignement et logistique – un argument on ne peut plus puissant. De plus, l’Afghanistan et l’Irak ayant montré les ambiguïtés des coalitions, nombre de pays voient d’un très bon œil une intervention française qui leur permettrait, toujours en se positionnant comme non-interventionnistes, de capitaliser sur le dos de la France, en vue des marchés de reconstruction. Certes le Mali ne peut être considéré comme un Etat riche, ce n’est pas le Nigeria ou le Ghana, néanmoins de nombreuses puissances cherchent à tisser des liens plus ténus avec l’Afrique dans une optique purement géoéconomique. Le Brésil, traditionnellement partisan des interventions onusiennes est bien silencieux sur ce dossier malien alors même qu’une extension de l’islamisme radical vers le Golfe de Guinée aurait un impact direct sur sa stratégie de « l’Amazonie Bleue ». La Chine quant à elle se tient en embuscade, prête à réutiliser sa stratégie afghane d’utiliser l’image des militaires occidentaux – français dans le cas présent – comme repoussoir lui permettant de mieux s’imposer par la suite.

Comme souvent, les ramifications de l’interventions française dépassent de loin le seul Mali et se jouent à deux niveaux : en Afrique et à l’OTAN. Le lien entre les deux, à savoir la France, risque bien, si elle ne gère pas de manière très fine toutes ces problématiques, d’avoir travaillé pour renforcer l’influence des autres . C’est selon Machiavel, la meilleure façon de préparer son anéantissement.


5 comments to Au-delà du Mali

  • cyrille

    Nico,

    Je suis tout à fait d’accord avec ton analyse sur nos camarades d’outre-atlantique.
    Pour ce qui concerne l’Europe, je pense que les relations franco-allemandes seront intéressantes à suivre dans les mois à venir surtout en période d’élection outre-Rhin où je ne suis pas certain que Me Merckel vaincra facilement, notamment au regard des soupçons de corruption de plusieurs de ses ministres. De plus, il faudra aborder à un moment l’échec de l’Europe de la défense et c’est à ce moment là que les choses risquent d’être drôle.
    Ce que je trouve dommage dans les analyses sur le Mali c’est que peu d’entre elles parle de la tactique d’invasion des systèmes politiques régionaux menée par les frères musulmans. Surtout lorsque l’on sait qu’un grand nombre des basses besognes de certains pays du Golfe dans cette région (influence, déstabilisation, meurtres…) ont été commises par ces mêmes frères musulmans ou leurs multiples branches.
    Et effectivement, lorsque l’on prend en compte le traité d’alliance entre les États-unis et l’Arabie Saoudite par exemple, on peut se demander jusqu’où l’étanchéité entre services est garantie et si certains États ne jouent pas un double jeu ?

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello,

    Je suis tout à fait d’accord sur l’alliance entre les pays du Golfe et les frères; concernant les USA et leur relation à l’Arabie Saoudite je pense qu’elle est dans la droite lignée de l’ancienne relation USA-Pakistan: on ferme les yeux tant que ce n’est pas dangereux pour nous… C’est vrai qu’on ne s’est pas assez intéressés à la sociologie des groupes islamistes locaux ou alors de manière très fantasmatique et fantasmée. De la même manière en écrivant cet article je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’analyse macro des conséquences au niveau Europe et OTAN de cette intervention, comme si on restait en France bloqués au niveau opératif sans plonger trop bas et sans prendre trop de hauteur.
    La bataille d’influence va être très compliquée à jouer pour la France, autant je pense comme toi que les Allemands seront vite hors-jeu et ont d’autres chats à fouetter, autant je pense que les USA et les Anglais vont s’en servir jusqu’à épuisement.

  • Pedro

    Nicolas,
    Comme souvent, c’est l’argent qui décidera de l’influence de tel ou tel État à la fin (probablement lointaine) de l’engagement des troupes occidentales au Mali. La France a de toutes façons perdu de son influence en Afrique après avoir signé les accords de YAOUNDE puis de LOME, partageant ses « frais/dons » à l’Afrique occidentale en même temps que ses gains potentiels (matières premières et c…).
    Le rejet (en apparence)aussi systématique que stupide de la Françafrique par deux présidents successifs contribue à nous décrédibiliser dans ces pays amis où, paradoxalement, le français reste un camarade dans l’inconscient collectif (et non plus un colonisateur, à part chez quelques dogmatiques bienpensants et dépourvu d’une quelconque capacité d’analyse).
    Pour ce qui est du Mali, et au delà de l’impérieuse nécessité de lutter contre le fondamentalisme partout où cela est raisonnablement possible, tout le monde est capable de lire une carte et d’observer la dangereuse proximité des frontières poreuses de ce pays avec les mines d’uranium d’AREVA. L’armée française est donc « globalement » à sa place au milieu de ses camarades africains francophones. La frilosité des européens s’explique en très grande partie par la conjoncture économique et la réduction drastique des budgets de défense de nos amis: l’Angleterre en est réduite à sacrifier sa marine (!), l’Italie et l’Espagne ne sont plus que des ombres kakis, l’Allemagne ne s’engagera jamais là bas pour les raisons qu’on imagine. les États-Unis sont épuisés par l’Irak et l’Afghanistan, et se recentrent sur le Pacifique. Dans trois mois, ils retrouvent leur « mur budgétaire ». Alors , quelle solution avec quel interlocuteur?
    Les peuples occidentaux souffrent de la crise et ne sont pas prêts à sacrifier leurs loisirs à un quelconque outil de défense. Quant au Qatar, il a cru acheter sa paix intérieure en sponsorisant les fondamentalistes wahhabites, mais se rend compte (un peu tard) que cela ne va pas suffire, et qu’une grenade dégoupillée présente une fâcheuse tendance à exploser en faisant des dégâts, surtout si on ne la jette pas assez loin!
    La vraie question, à mon sens, réside dans l’équation présentée il y a maintenant assez longtemps par Huntington: est ce que le soufflet du fondamentalisme va s’effondrer de lui même, à moyen terme, parce qu’il est arrivé au bout de sa logique sans résultat probant? ou est ce que la crise économique mondiale, en perdurant, va jeter dans les bras de ces extrémistes sans foi ni loi (car ils n’ont évidemment aucune foi)tous les pauvres et les désabusés d’un capitalisme occidental au bord de l’implosion , en continuant à terroriser une bonne partie du monde?
    Pour cette fois, la France s’est grandie (plus qu’en s’échappant du bourbier afghan, en tous les cas)à moindre frais: nous engageons nos forces dans un combat légitimes, pour aider des amis, en s’installant (à mon avis pour longtemps) dans la région, tout en protégeant nos approvisionnements en uranium, en surveillant les activités souvent « surprenantes » des camarades algériens, et en assurant un certain poids diplomatique malgré notre économie en berne (n’oublions pas que cette opération est une claque diplo pour Me MERKEL!). Pour l’instant, je vote pour!

  • Ca fait quelques semaines que cette opération a été lancée, et déjà on n’en parle plus. On ne voit presque plus de photos ou de reportages sur ce qu’il se passe là bas. C’est dingue à quel point une histoire de cheval peut masquer une telle opération autrement plus importante!

  • Nicolas Mazzucchi

    @Pedro: merci pour ton message. Il est certain que c’est aussi une formidable opération géopolitique de la part de la France (sera-t-elle aussi géoéconomique c’est tout le débat). Par contre ce qui est certain aussi c’est que nos alliés vont nous le faire payer. Tout d’abord ceux qui ont fourni du matériel, US et UK en tête, pour nous expliquer combien l’OTAN, le pooling & sharing et la smart defence c’est bien…Ensuite l’Allemagne comme tu le dis ne digèrera pas de sitôt cette affaire (avec la Libye çà fait deux d’affilée sous deux présidents différents) enfin les autres alliés (Italie, Espagne, Belgique, etc.) risquent de voir dans la France une alternative à l’OTAN et aux USA et jouer l’un contre l’autre quand çà les arrangera pour, in fine, aller le moins possible au casse-pipe tout en en retirant des bénéfices maximums. Bref il faudra être fin sur le coup et rester méfiant pendant un certain temps sur les compliments de certains…

    @Photographe: C’est vrai que certaines « actualités » ont plus retenu l’attention des médias ces derniers temps et on ne peut pas dire que la com’ officielle ait beaucoup aidé à redresser la barre. Quand on voit que l’évènement le plus marquant médiatiquement concerne l’affaire du « masque glaçant » et les suites rocambolesques et dramatiques que cela a pris… Gageons néanmoins que l’enlèvement des 7 français par Boko Haram change la donne ces prochains jours.