La Russie à la recherche de sa mémoire

Le 1er septembre dernier avaient lieu à Gdansk, ici remémorée sous son ancien nom de Dantzig, les cérémonies de commémoration du 70e anniversaire du début de la Seconde Guerre Mondiale. De nombreux chefs d’Etat et de gouvernement étaient présents pour raviver le souvenir de ce jour funeste, et parmi eux Vladimir Poutine est celui qui a fait la plus forte impression.

Rappelant, comme ses prédécesseurs soviétiques avant lui, le nombre de morts et la contribution russe à la victoire contre l’Allemagne hitlérienne, V. Poutine a néanmoins innové dans le discours des officiels russes en lançant un débat sur les responsabilités polonaises et européennes dans le déclenchement de la guerre. Alors que le souvenir oppressant du pacte Ribbentrop-Molotov de 1939 reste présent dans tous les esprits comme l’alliance opportuniste de deux totalitarismes contre l’occident démocratique, du côté de Moscou, une œuvre de réhabilitation est en cours depuis plusieurs années.

Concernant à la fois Staline, vécu par V. Poutine comme une sorte de modèle de dirigeant d’une Russie puissante, mais aussi la participation russe à la Seconde Guerre Mondiale, la réécriture de l’histoire est en cours à Moscou. Toutefois cette attitude est loin d’être une nouveauté, dès la fin de la guerre, et jusqu’à aujourd’hui sans presque d’interruption, les autorités soviétiques ont forgé et entretenu une légende : celle de la Grande Guerre Patriotique (1). Depuis la célèbre photo du drapeau rouge flottant sur le Reichstag jusqu’à l’instrumentalisation du sacrifice de millions d’hommes et de femmes, la propagande soviétique a créé l’image d’une URSS premier rempart contre le fascisme, enterrant pudiquement les errements de Staline en 1939 pour se concentrer sur la lutte à mort 1941-1945.

Aujourd’hui, alors que certains dénoncent parfois un nouveau pacte germano-russe dans le domaine de l’énergie (Gazprom Europe, alliance Siemens-Rosatom, projet North Stream), particulièrement menaçant pour les Etats situés entre ceux deux pays, Moscou tente de calmer le jeu en se lançant dans une nouvelle œuvre de manipulation de l’information, plus feutrée mais tout aussi efficace. Attaquant tour à tour la Pologne, accusée de complicité avec les Nazis dans le dépeçage de la Tchécoslovaquie, et l’Europe montrée du doigt pour n’avoir rien fait pour empêcher Hitler d’accomplir ses desseins en Europe orientale, le pouvoir russe renforce sa propre position.

Au-delà de la simple mémoire d’évènements passés, c’est vers le présent que s’oriente une telle politique. En effet, la reconnaissance du rôle de la Russie comme vainqueur absolu mais aussi comme plus grand contributeur en hommes à la lutte contre le nazisme placerait Moscou en position de force et légitimerait ses prétentions internationales dans son étranger-proche. Le néo-patriotisme russe, encouragé et exacerbé par Vladimir Poutine s’oriente surtout vers une reprise en main des territoires considérés comme faisant partie de la grande Russie impériale ou de l’aire d’influence de l’URSS : Ukraine, Biélorussie, Pays Baltes, Caucase et Asie Centrale. Dans un tel contexte l’instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire est l’une des meilleures stratégies pour permettre à Moscou d’atteindre ses objectifs, notamment par la création spontanée de mouvements pro-russe.

Une telle vision n’est pas sans risques quant on voit fleurir au cœur de la Russie des mouvements ultranationalistes et xénophobes, dont on se dit qu’ils sont, quoi qu’en dise le Kremlin, difficilement contrôlables par l’Etat. Le regain de fierté russe est aujourd’hui à l’image de ce qu’avait été son extrême dévalorisation sous B. Eltsine alors que la crise économique de 1998 faisait rage. Toutefois à trop jouer la corde du nationalisme, il en faudrait peu pour que l’ours russe apparaisse comme un ogre.

 

(1)   S. Dullin, « Le mythe de la Grande Guerre patriotique » in l’Histoire n° 344, Paris, Juillet-août 2009, pp. 100-103.


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