Turquie-Arménie : un rapprochement intéressé

46fa45eLe 10 octobre dernier avait lieu en Suisse, à Zurich, une signature historique dont beaucoup doutaient qu’elle ait jamais lieu : un accord de normalisation des relations diplomatiques entre les gouvernements turc et arménien. Jusqu’ici les relations entre les deux Etats étaient marquées par le souvenir du bientôt séculaire génocide des Arméniens par le gouvernement turc au cours de la 1e Guerre Mondiale. Le poids de l’Histoire semble s’être soudainement fait plus léger alors qu’il y a encore peu de temps la haine était la norme.

Cet intéressant rapprochement peut sembler étonnant tant d’un côté comme de l’autre l’on est toujours resté très ferme sur ses positions. Du côté turc, le refus de la qualification de génocide et de la reconnaissance d’une vraie volonté étatique dans son accomplissement sont les éléments déterminants de l’attitude d’Ankara vis-à-vis de l’Arménie. Ceci allait même jusqu’au point où les intellectuels turcs qui militaient pour une reconnaissance dudit phénomène se trouvaient ostracisés et mis au ban d’un pays au nationalisme toujours vigoureux. De l’autre côté l’inflexible volonté d’être reconnus comme victimes des Ottomans à cause de leurs différences religieuses et culturelles a poussé l’Arménie a se trouver jusqu’ici toujours dans une positions diplomatique compliquée dans une région qui ne l’est pas moins.

Autrefois parties de l’Empire Ottoman la Turquie, l’Arménie, et même l’Irak, se trouvent depuis quelques décennies être la frontière marquée entre plusieurs aires géopolitiques. La Turquie tout d’abord s’est très largement attachée à l’Occident, faisant partie dès sa création du Conseil de l’Europe et de l’OTAN, elle est aussi un partenaire commercial juridiquement privilégié de l’UE. Toutefois depuis l’entrée de Chypre dans l’Union Européenne, sa position vis-à-vis de l’UE s’est largement compliquée et la lenteur du processus d’intégration du pays laisse apparaitre, aux yeux des Turcs, une volonté des Européens d’empêcher Ankara de rentrer dans l’Union.

L’Arménie quant à elle, a eu tendance à plus affirmer son identité orientale et caucasienne ; s’intégrant dans la politique soviétique de la région, elle n’a goûté que récemment à son indépendance (1991) pour finalement rester très orientée vers Moscou, au point de toujours accueillir des militaires russes sur son sol. Le conflit du Haut-Karabagh a en effet montré au petit Etat arménien la nécessité d’avoir un puissant voisin prêt à voler à son secours, même si le prix à payer est une perte limitée d’initiative diplomatique.

De cette situation historique de deux peuples qui se déchirent, devenus par la suite l’une des frontières entre les deux blocs durant la Guerre Froide, la Turquie et l’Arménie semblent pouvoir sortir. Or ce rapprochement n’a rien de fortuit et on aurait tort de croire que le Temps a effacé les blessures du passé. En effet, la radicalisation de la position turque vis-à-vis de l’Europe, Ankara se faisant toujours plus pressante pour une intégration toujours plus rapide, et les désillusions qui vont avec, se combinant avec de nouvelles opportunités économiques ont amené à un basculement diplomatique. L’Union Européenne refuse la Turquie et les Etats-Unis se désintéressent ostensiblement du continent européen au moment où l’accès à la Méditerranée depuis le Caucase redevient un enjeu stratégique majeur.

Les projets de pipeline se multiplient dans la région qu’ils soient russe (South Stream), anglo-saxon (BTC) ou européen (Nabucco). Or dans chacun de ces projets la Turquie dispose d’une place de choix, celle de la porte d’entrée vers la Méditerranée et l’Europe. Le projet européen Nabucco devenant de plus en plus hypothétique, il est naturel pour Ankara de se tourner de plus en plus vers Moscou.

La Russie de son côté a tout intérêt à avoir les meilleures relations possibles avec la Turquie afin de sécuriser le transit de ses hydrocarbures. Même si le South Stream lui-même ne traverse que le Caucase russe, il devenait urgent de rouvrir la frontière arméno-turque fermée depuis plusieurs années. En effet, le passage Caspienne-Méditerranée ne pouvant plus se faire via la Géorgie pour les pipelines russes, l’Arménie représente la seule voie. L’accord de Zurich arrive donc à point nommé pour permettre à toutes les parties de profiter de la manne financière promise par les perspectives de développement du transit d’hydrocarbures dans la région.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce mouvement arméno-turc piloté en partie depuis Moscou s’inscrit largement dans le plan de redéfinition proche-oriental dont nous parlions récemment. La Turquie semble vouloir enfin assumer sa position intermédiaire Europe-Asie-Moyen Orient et la Russie de son côté se déploie politiquement de plus en plus vers le Sud. Alors qu’Ankara se détache de sa proximité historique avec l’OTAN et Israël, c’est Moscou qui affiche clairement aujourd’hui son soutien à l’Etat hébreux, notamment dans l’affaire du rapport Goldstone. La redéfinition des alliances et des relations au Proche Orient et dans le Caucase Sud s’intensifie, pour le moment seule la Russie semble en sortir gagnante.


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