Le cinéma vecteur d’influence culturelle

Média universel transposant sur grand écran toute la palette des spectacles et des émotions humaines, le cinéma a été et reste aujourd’hui un formidable vecteur d’influence culturelle pour les pays qui font le choix de s’en servir. Alors même que les industries du livre et de la musique apparaissent au mieux en plein marasme, au pire en crise profonde, le cinéma continue d’afficher une insolente santé économique avec près d’une dizaine de films flirtant avec le milliard USD de recettes. Média de masse, il est aussi devenu au XXe siècle média de propagande et d’influence, outil privilégié de la communication de certains Etats qui, par désir ou par besoin, ont vanté leur propre modèle.

A cet égard le fonctionnement du Plan Marshall qui a permis de reconstruire l’Europe Occidentale après la Seconde Guerre Mondiale est révélateur. Le volet culturel du Plan Marshall, utilisant particulièrement le cinéma, fut un vecteur de diffusion de la culture et des valeurs américaines en Europe dont le but avoué était de détourner les Européens de toute tentation marxiste et de leur faire mieux accepter la domination économique qui résultait du volet économique du Plan et des accords de Bretton-Woods. Westerns, films de guerre ou films présentant la société américaine sous son meilleur jour aident les spectateurs européens à adhérer au modèle américain et à consommer les produits venus d’outre-Atlantique.

A cet égard les accords Blum-Byrnes sont révélateurs de la politique américaine vis-à-vis du cinéma. Signés en 1946 entre le représentant français et le Secrétaire d’Etat américain, ils prévoient une annulation de la dette française à la condition expresse de l’ouverture quasi-totale des salles françaises aux productions cinématographiques américaines. Face à cette industrie cinématographique puissante, rodée à la promotion du modèle américain depuis qu’elle a du se réorienter à partir de 1941 vers des films de quasi-propagande, la France ne put qu’assister au délitement progressif de son cinéma « de divertissement » face à la vague américaine. La création du centre national de la cinématographie y changea finalement peu de choses et il faudra attendre les années 60 pour revoir un cinéma français « populaire » se re-lancer à la conquête de sa propre population. Toutefois l’objectif poursuivi par les Etats-Unis était atteint, l’Amérique était devenue dans l’imagerie populaire un eldorado vers lequel la société française devait tendre ; en témoigne la « voiture américaine » signe éminent de réussite dans la France des années 40-60.

L’influence cinématographique est plus ancienne ; avant la guerre déjà Joseph Goebbels avait compris tout le parti qu’il pouvait tirer de ce déjà immensément populaire média. Des films comme Le triomphe de la volonté ou Les dieux du stade étaient, dès les années 30, des parangons de propagande. Toutefois c’est en URSS avec S. M. Eisenstein que l’influence culturelle via le cinéma allait connaitre ses premières grandes heures. Immense réalisateur, versé lui aussi dans la propagande avec des œuvres comme Alexandre Nevski ou Le cuirassé Potemkine, il sut évoluer vers un cinéma plus porté vers l’influence à travers la dénonciation des vices du pouvoir. Cette œuvre, Ivan le terrible est paradoxalement celle qui lui vaudra les foudres d’un Staline qui se reconnaissait trop dans le personnage éponyme présenté dans la seconde partie comme un tyran sanguinaire.

URSS et USA qui, ont le sait, s’affrontèrent aussi au travers de la culture, se livrèrent donc une lutte cinématographique sans merci où de chaque côté du mur l’on pouvait voir les mêmes films, seules les nationalités des héros se trouvant inversées. Le documentaire de Hans-Rüdiger Minow, Quand la CIA infiltrait la culture, diffusé sur Arte en 2006 témoigne de cette époque. Le cinéma suivait ainsi de près les soubresauts de l’actualité internationale en présentant toujours celle-ci selon l’angle de celui qui filme, pour ne pas dire de celui qui finance (1). La portée eschatologique donnée à la Guerre Froide tant par Kennan que par Jdanov imposait en quelque sorte cette nécessité de mobiliser totalement « les cœurs et les esprits » pour son bloc. Ainsi l’influence culturelle trouvait dans la nature même de l’affrontement vécu entre les années 50 et 90 une justification naturelle : il s’agissait d’empêcher le transfert d’un Etat ou du moins d’une population d’un bloc à l’autre. Ce fut un certain succès puisqu’aucun pays ne changea de bloc sans guerre.

Cette stratégie d’influence par le cinéma se poursuit de nos jours comme en témoigne la violente polémique qui a eu lieu en Corée du Sud lorsqu’en 2006 le gouvernement, suite aux pressions américaines, a décidé d’abaisser les quotas de diffusion de films coréens dans les cinémas du pays pour obtenir la signature d’un traité bilatéral d’investissement. Le cinéma coréen était resté jusqu’alors l’un des plus dynamique d’Asie avec une esthétique très marquée et immédiatement reconnaissable ainsi qu’un foisonnement d’idées assez remarquable. Cette surprenante dynamique s’expliquait en grande partie par une très importante protection de création locale au travers de quotas stricts favorisant les œuvres coréennes. Cette renégociation des quotas qui laisse bien sur entrevoir la continuité de la politique américaine depuis les accords Blum-Byrnes, s’est accompagnée de violentes manifestations de la part de l’ensemble du monde cinématographique coréen.

Hollywood reste bien évidemment le centre du monde cinématographique et la plus puissante machinerie d’influence culturelle mondiale, toutefois d’autres Etats se mettent ou se remettent à utiliser le cinéma comme un vecteur d’influence. La Chine notamment a financé depuis le début des années 2000 un certain nombre de films à grand spectacle destinés à promouvoir son histoire et sa culture en faisant appel à la crème du cinéma local : Hero, La Cité Interdite ou Les trois royaumes sont les exemples les plus importants de ce nouveau cinéma d’influence, vecteur du soft power chinois. La Russie elle-même se lance à nouveau dans ce domaine, suite notamment au succès de la Chine, avec des films comme Amiral qui lui permettent également de se réconcilier avec sa propre histoire.

Le soft power, cher à J. Nye, s’exprime ainsi au travers de tous les vecteurs possibles car le but, avoué mais non affiché, est bien de séduire une population pour lui faire accepter plus facilement l’adoption d’un mode de vie aussi bien social qu’économique. Le cinéma, qui semble ne pas connaitre la crise, reste toujours aujourd’hui le meilleur allié des Etats désireux de passer un message destiné à lisser ou rehausser leur image. Média de l’image avant tout il est aussi celui du signe, remplaçant les antiques peintures pour imprimer dans les esprits le message fantasmé d’une société idéale derrière laquelle des entreprises attendent toujours pour en profiter.


(1) c’est comme cela que l’on vit naitre certaines catégories de films très marquées dans leur époque comme le film d’action « reaganien ».


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