La guerre économique est (aussi) une science humaine

N’en déplaise aux grincheux arc-boutés sur leurs certitudes et aux langues fourchues avides de reconnaissance, la guerre économique est une réalité tangible sur laquelle certains, Etats, entreprises ou organisations, s’appuient pour étancher leur soif de puissance. La bataille pour la reconnaissance même de ce concept est encore loin d’être gagnée en France, alors même que dans le monde anglo-saxon elle est parfaitement reconnue et acceptée ; en évitant, bien évidemment, de la revendiquer. L’Allemagne en est un bon exemple, niant presque l’idée d’intelligence économique alors que les organismes et entreprises les plus puissants d’Europe en matière de lobbying au niveau des instances bruxelloises sont issus de l’autre rive du Rhin. Quelle différence de puissance il existe en effet entre la Bavière et la région Rhône-Alpes ! Si le concept même de guerre économique a tant de mal à être accepté en France c’est tant à cause d’une supposée intangibilité que d’un aspect protéiforme qui permet d’y inclure beaucoup de choses. Sans être toutefois un fourre-tout idéologique, la guerre économique regroupe beaucoup d’idées et de concepts, fait appel pour sa compréhension à de nombreuses sciences et s’apparente à des univers tants militaire que civil. Pour nous il existe quand même un dénominateur commun à toutes ses formes, c’est l’Homme.

Certes il est peut apparaitre un peu facile de trouver une base aussi vaste que l’humanité pour en faire un socle de pensée, toutefois, pour nous, la guerre économique est aussi une science humaine. Bien que l’on puisse être tenté de n’y voir qu’une transformation des habituelles méthodes et concepts appliqués à l’économie, la guerre économique apparait, tout comme son objet, globale.

Origines

Si la guerre économique est une forme particulièrement ancienne de conflictualité, son étude n’est que très récente. De l’Egypte ancienne à Louis XI, de la Venise du XIIe siècle aux Etats-Unis du XXe, la guerre économique a été présente sur tous les continents, à tous les stades de l’histoire. Il peut sembler complexe d’essayer de singulariser cette forme de conflit parmi les autres pour en tirer des leçons particulières ; néanmoins cela nous semble indispensable tant la guerre économique, aux vues des transformations subies par l’Etat et la guerre elle-même, prend de l’ampleur.

Le plus souvent cantonnée à un objet purement économique, réservé aux financiers ou aux statisticiens, la guerre économique est avant tout une science humaine. Certes la compréhension des mécaniques économiques des fonds souverains et autres fonds de souveraineté – de type Blackstone ou InQTel – est nécessaire, toutefois c’est principalement l’étude des motivations, des buts et des stratégies qui permet de comprendre, détecter et se prémunir des stratégies malveillantes qui pourraient être mises en places par certains de ces nouveaux acteurs financiers.

Toute mécanique économique, même la plus mathématisée étant une création humaine – il n’existe pas à notre connaissance de formule financière acheiropoïète – ce qui implique que pour en comprendre l’essence, il faut avant tout être capable de savoir d’où elle est issue et qui la met en œuvre.

Il pourrait sembler hardi de présenter la guerre économique comme relevant d’un champ d’étude particulièrement décrié pour son inadéquation avec le monde de l’entreprise et de l’économie. Or loin de vivre uniquement dans leur tour d’ivoire universitaire, quelques chercheurs se penchent sur l’analyse pratique et appliquée de la guerre économique. Objet transversal, elle fait appel pour sa compréhension à de nombreux travaux et méthodes issues de toutes les sciences humaines.

Méthodes

Comme tout objet d’étude, pour ne pas prononcer le sacro-saint mot de science, la guerre économique, pour être analysée, s’appuie sur des méthodes qui, selon nous, appartiennent grandement aux sciences humaines.

Menée par des hommes, le plus souvent contre d’autres, elle a besoin des différentes méthodes de compréhension des comportements humains. Qu’il s’agisse de sciences cognitives, d’histoire, de communication ou de sciences politiques. La compréhension des différents biais cognitifs tant des personnes étudiées que de ceux qui les étudient, est l’un des plus grands enjeux de la guerre économique. Les travaux menés depuis des années sur la psychologie du renseignement, notamment de l’autre côté de l’Atlantique, nous éclairent sur les mécaniques psychologiques nécessaires à l’étude de cette nouvelle forme d’affrontements. Car en matière d’analyse, la compréhension de lui-même qu’acquiert l’analyste est aussi importante que celle qu’il peut obtenir de ses objets d’étude. L’analyse des biais cognitifs permet en outre la détermination des axes de communication les plus pertinents pour les opérations. Les travaux de Heuer, Maslow, voire Elkman, ainsi que ceux traitant de neuroéconomie sont d’un grand apport aux praticiens et théoriciens de la guerre économique.

Parce qu’elle est aussi l’un de ses principaux vecteurs, surtout dans sa forme informationnelle, la communication est primordiale dans l’étude de la guerre économique. Les mécanismes de transmission des messages, les médias, le ciblage des récepteurs, l’adaptation du discours ; tous ces éléments sont partie intégrante de la guerre économique puisque l’obtention du consensus populaire dans une attaque informationnelle contre une entreprise ou un Etat est le principal objectif de l’agresseur. Depuis Mac Luhan on connait bien les enjeux de la communication et ses répercutions ; la compréhension des méthodes et des enjeux de la communication est donc tout aussi importante que l’est celle de la psychologie ou de l’histoire.

L’histoire et les sciences politiques amènent à saisir les motifs, les raisons et les buts en même temps qu’elles permettent, par leur étude fine, d’anticiper les actions. La première fournit en outre les clés de lecture et de résolution de la plupart des conflits économiques en offrant une explication sur les facteurs de long-terme tandis que les sciences politiques apportent une compréhension plus immédiate des mécaniques de réseaux d’influence à la base des actions et des stratégies de guerre économique. Comment en effet serait-il possible de comprendre la stratégie russe de contrôle des métaux stratégiques sans analyser les relations de pouvoir existant entre l’Etat central et les entreprises du pays au travers de liens personnels ?

Comme le disait Marc Bloch dans l’Apologie pour l’Histoire : « Derrière les traits du paysage, les outils ou les machines, derrière les écrits en apparence les plus glacés et les institutions en apparence les plus complètement détachées de ceux qui les ont établies, ce sont les hommes [que nous devons saisir]. ». Au-delà de cette image flamboyante laissée par un des grands penseurs du siècle dernier, il faut en effet nous souvenir qu’en matière de guerre économique, à l’image de l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, l’homme est au centre de tout, pour la mener comme pour la comprendre. Désincarner la guerre économique est souvent l’une des erreurs majeures de ceux qui pensent qu’elle n’existe pas.


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