Les emballements de la révolution format 2.0

Printemps arabe, révolutions de jasmin, quel que soit le nom qu’on leur donne, les soulèvements populaires qui agitent le monde arabo-musulman depuis le début de l’année 2011 présentent de nombreux visages. Il est en effet commode mais illusoire de vouloir les désigner sous un vocable unique tant, de la Tunisie au Yémen, ces mouvements sont différents dans leurs formes et leurs motivations. Dernier pays touché mais pas le moins impacté, la Syrie présente elle aussi des particularités uniques.

Révolte contre le régime, le terme n’est pas trop fort, de Bashar Al-Assad, le mouvement de contestation syrien se déroule dans un climat très particulier. La situation internationale propre à la Syrie, par sa proximité avec l’Iran, ses relations avec Israël et l’inconnue que représente sa capacité militaire réelle, tout comme l’engagement actuel de l’OTAN en Libye freinent le soutien des pays occidentaux au soulèvement syrien.

Seule la Turquie s’implique véritablement, par sa proximité géographique et idéologique avec les insurgés, dans cette problématique qui déstabilise la région toute entière. Or cette même Turquie doit se garder de vouloir trop imposer une sorte d’hégémonie régionale si elle ne veut pas provoquer la méfiance chez ses alliés, déjà inquiets des projets de modification de constitution portés par l’AKP. Si l’on ajoute à ces paramètres l’appui de la Russie et de la Chine au régime syrien, l’on comprend aisément que les insurgés doivent chercher d’autres formes de soutien que celles obtenues par le CNT libyen.

L’inspiration, les insurgés syriens sont allés la chercher auprès d’une autre révolution ayant échoué mais ayant aussi, paradoxalement, démontré l’efficacité des moyens de guérilla informationnelle globale : l’Iran. La « révolution verte » de 2009 avait en effet laissé éclater le pouvoir des réseaux 2.0, et de twitter en particulier, dans le contournement de la censure d’Etat. Même si M. Ahmadinejad est toujours en place et que la répression a triomphé en Iran, cette révolution manquée aura créé un précédent en matière de mobilisation internationale de « l’opinion publique » et de diffusion de l’information en contournant des systèmes de blocage pourtant pensés comme « parfaits » par leurs créateurs. Il s’en était en effet fallu de peu pour que cette révolution verte n’aboutisse au même résultat que celle d’Egypte moins de deux ans plus tard.

Nous l’avons vu, avec la Tunisie puis l’Egypte, les réseaux sociaux, facebook d’abord puis twitter et youtube, ont joué un rôle majeur dans la mobilisation et se sont, enfin, révélés des armes efficaces en combat informationnel. Montrer les failles de l’adversaire, le décrédibiliser, le mettre face à ses contradictions et à l’usage brutal de sa propre supériorité face au faible, sont les réussites majeures de ces révolutions de l’ère 2.0. En 1905 lors de son procès pour conspiration contre le Tsar, Alexandre Oulianov, frère de celui que l’on appelait pas encore Lénine, déclarait : « Le terrorisme est la forme de lutte créée par le XIXe siècle, la seule forme de défense dont dispose une minorité qui n’a d’autres forces que spirituelles, celle aussi que donne la certitude d’une juste cause face au sentiment qu’à la majorité de sa puissance physique » (1). Le propos pourrait, avec des modifications bien entendu, tout aussi bien s’appliquer à la guérilla informationnelle populaire à laquelle nous assistons depuis quelques mois.

La mise en avant des martyrs, sorte de nouveaux massacres des innocents destiné à diaboliser les nouveaux Hérode, fait partie des figures imposées de cette nouvelle communication. La révolution verte iranienne avait été en ce sens une nouvelle fois le précurseur. La jeune Neda, assassinée à Téhéran par les pasdarans et dont la mort avait été relayée sur le web via youtube était le premier de ces martyrs 2.0. Deux ans après les évènements il existe encore plus de 5 millions de pages à la requête google « neda iran ».

Cette fois en Syrie, c’est un jeune garçon, Hamza 13 ans, qui est devenu la figure de la barbarie de l’Etat. Arrêté arbitrairement, torturé et assassiné, Hamza cristallise sur lui l’ensemble des pratiques reprochées aux services de sécurité du régime, et par là au régime lui-même. La vidéo de sa dépouille s’est rapidement répandue sur le web et de nombreux groupes et pages sont nés jusqu’à créer plusieurs manifestations à sa mémoire. Figure innocente par excellence, l’enfant déshumanise totalement, par sa mort, ses assassins et leurs complices. Sans vouloir se lancer dans une étude d’anthropologie sociale, l’enfant est dans toutes les civilisations, une figure centrale de jeunesse, d’innocence et d’espoir.

La communication s’emballe ainsi depuis entre insurgés et pro-gouvernementaux à coups de vidéos accusant tour à tour les uns et les autres de massacres. Dans le même temps les défections se multiplient du côté de l’armée syrienne et sont médiatisées, notamment les ordres de massacres de civils donnés aux militaires sont mis en avant sur les réseaux pro-insurgés. Le gouvernement, après avoir tenté de bloquer les réseaux sociaux, s’essaie aux mêmes armes que ses opposants mais avec un double handicap important : l’absence de légitimité et de pratique.

Toutefois cette guerre informationnelle, menée tant par des particuliers que par des organisations derrières lesquelles certains ont cru reconnaitre la patte d’Etats, a parfois des ratés retentissants. Dernier exemple en date, Amina jeune bloggeuse syrienne se présentant comme lesbienne et lutant contre la dictature dans son pays, prétendument enlevée par les forces de sécurité, s’appelle en réalité Mark, est américain et blogue depuis l’université d’Edimbourg. Quelles qu’aient été les motivations ce personnage, il est certain qu’il a porté bien malgré lui un coup à la crédibilité de ces mouvements sur internet et rappelant de manière brutale les dangers inhérents au net. Le dessin de Steiner, pourtant daté de 1993, où deux chiens regardent un écran d’ordinateur en disant « sur internet personne ne sait que tu es un chien », prend ici tout son sens.

Les partisans de la théorie du complot doivent maintenant être rassasiés et les mouvements de soutien aux révoltés syriens risquent de connaitre des moments difficiles et de nombreuses défections. La paranoïa potentiellement engendrée par cette révélation qui a fait le tour du monde pourrait bien être le principal ennemi du mouvement de révolte syrien. Elle nous rappelle pourtant qu’en matière de communication et de guerre informationnelle, la déception, la désinformation et l’intoxication sont des armes comme les autres qui n’ont pas attendu l’internet pour exister. La prise de conscience de cette réalité par le grand public, survenue certes de manière brutale, pourrait à terme se révéler salutaire. Toutefois le coût à payer en sera peut être l’échec, sanglant s’il se produit, de la révolution syrienne.


(1) cité dans J.-J. Marie, « Le temps des révolutionnaires », in Les collections de l’Histoire n°19, avril-juin 2003, pp. 74-77.

Cet article est dédié à la mémoire d’O.C., trop tôt disparu.


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