Chine : information contre compétitivité

chine, TGV, compétitivité, guerre de l'information, medias, SNCF, shinkansenLe dilemme du journaliste est le même quel que soit le pays : informer ou intervenir. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui le dilemme en question se résumerait plutôt en informer ou obéir. Offrir à ses lecteurs, téléspectateurs, auditeurs ou même followers une information débarrassée de toute influence extérieure est la valeur cardinale du métier. Toutefois il est bien clair que c’est là un idéal qui se heurte parfois à la froide réalité de l’intérêt politique ou économique ; d’autant plus fort dans un pays contrôlant d’aussi près l’information que le fait la Chine.

Le dernier exemple de cette instrumentalisation des médias par le pouvoir concerne l’un des principaux enjeux géoéconomiques de la Chine : le train à grande vitesse. Bâti sur un modèle économiquement éprouvé par Pékin depuis de nombreuses années – achat de matériels étrangers, transfert de technologies, digestion puis amélioration en interne de certains composants – le train à grande vitesse desservant pour l’instant les lignes Pékin-Tianjin et Pékin-Shanghai, ambitionnait de se lancer à la conquête du monde. Le train est déjà empêtré par des accusations venues du Japon de copie illégale de certaines parties du shinkansen, la plupart de la motorisation étant en effet issue du célèbre train japonais. De plus les investissements nécessaires pour doter la Chine d’un réseau ferroviaire adapté aux nouveaux trains à grande vitesse poussent aussi Pékin à trouver au plus vite des débouchés à l’extérieur du pays. C’est pourquoi la catastrophe de Wenzou du 23 juillet a entrainé une censure des médias chinois pour empêcher toute résonnance de l’affaire hors de Chine.

40 morts dans un des fleurons technologiques du pays, voila qui pourrait enterrer les velléités chinoises d’export du train à grande vitesse. Présenté dans les médias officiels lors de sa mise en service comme un modèle de sécurité surpassant ses ainés français et japonais, le TGV chinois vient de vivre son premier incident et celui-ci est de taille. Ce dernier révèle les failles non seulement du TGV chinois lui-même mais aussi de la gestion par le ministère chinois des chemins de fer. C’est du côté des Etats-Unis qu’il faut chercher les conséquences internationales de cette défaillance puisque les appels du pied répétés d’Arnold Schwarzenegger aux autorités chinoises, ce dernier écartant d’autorité la SNCF à cause de son « passé », devraient finalement rester sans suite. Les mesures de sécurité supplémentaires, ralentissement des TGV et rappel de plus de 50 rames, pourraient ainsi enterrer non seulement les possibilités d’export du TGV chinois mais également le projet de ligne à grande vitesse californien, déjà culturellement complexe dans un pays qui considère le train comme le moyen de transport réservé aux plus défavorisés.

Au-delà de la seule problématique ferroviaire, même si celle-ci pourrait permettre une pénétration du marché américain, c’est toute la volonté industrielle chinoise qui est en jeu. Cherchant depuis quelques années à asseoir sa  domination économique non plus seulement par une stratégie d’atelier mais aussi par le développement d’industries de pointe, Pékin joue gros dans cette question du TGV. Les transports ne sont qu’un des secteurs poussés par le gouvernement chinois et sont à l’avant-garde d’autres tels que l’énergie, l’aéro-défense, les télécoms – où la Chine via ZTE et Huawei a déjà acquis une certaine renommée – ou les nanotechnologies. Or une réputation de qualité, et surtout de mauvaise qualité, se fait très rapidement dans un monde où l’information est mondialisée. Ainsi le choix d’équipements collectifs – trains à grande vitesse ou centrales nucléaires – revêt souvent un caractère politique et il est bien évident que des rumeurs persistantes de défaillances amèneraient sans doute les autorités, californiennes ou autres, à écarter d’emblée le concurrent chinois. La technologie made in China pourrait ainsi devenir un synonyme de mauvaise qualité et de sécurité sacrifiée pour un prix attractif.

De cela les autorités chinoises n’en veulent à aucun prix. C’est ainsi que la décision de museler les médias du pays sur cet incident s’est imposée, non pour les Chinois eux-mêmes mais surtout pour les Occidentaux et les potentiels futurs contrats dans de nombreux domaines. Il est à cet égard important de rappeler que la Chine développe actuellement dans les domaines aéronautique et surtout énergétique une stratégie similaire à celle du transport ferroviaire : commandes pour tester la technologie, puis sans doute transferts pour combler le retard avant le développement d’un appareil/centrale local. Dans le nucléaire les autorités chinoises veulent ainsi tester en opération dans le pays tant des AP-1000 Westinghouse que des EPR Areva pour « choisir » le type de technologie le plus adapté ; dans un premier temps pour l’équipement du pays mais avec une visée long-terme plus internationale.

C’est donc un problème global que celui des médias chinois dont le développement n’est pas sans causer des affrontements d’influence. Ainsi le moteur de recherche Baidu, numéro 1 en Chine, se trouve en ce moment sous le feu des critiques. Ces accusations, provenant des médias officiels chinois, sont plus certainement une mise en garde envoyée à Baidu dont la position monopolistique dans l’internet national dérange. Un message clair pour faire comprendre aux propriétaires du moteur de recherche que Pékin n’acceptera pas de sitôt un internet sans contrôle.


4 comments to Chine : information contre compétitivité

  • Hubert

    Bon article. D’autant que ça passe aussi relativement inaperçu en France. Personne ne cherche à en profiter pour avantager notre industrie ?

  • Nicolas Mazzucchi

    Bonsoir Hubert,

    Merci pour votre commentaire. Le problème en France, notamment au niveau de l’appel d’offre du TGV californien est que ce dernier a été excessivement piloté par le gouverneur Schwarzenegger. En effet, la SNCF a été écartée d’office suite à ce qu’il faut bien appeler une vraie attaque informationnelle sur son passé pendant la 2e Guerre Mondiale. Il est bien évident que pour certains – en fait pour tous les concurrents – la SNCF représentait par son savoir-faire et sa position de pionnier dans les trains grande vitesse comme le danger numéro 1. Comme à l’époque du Concorde, la France se retrouve mise hors course avant même que la compétition commence. Le moins qu’on puisse dire est que le territoire des USA est l’un des plus complexes à pénétrer économiquement pour les entreprises françaises.

  • Great thinking! That really braeks the mold!

  • Nicolas Mazzucchi

    Thanks !