Rosneft-Exxon : une alliance contre nature ?

Exxon-Mobil, Rosneft, petrole, oil, arctique, arctic, Mexique, Mexico, exploration-productionDepuis la très médiatisée alliance TNK-BP, véritable axe énergétique nord-européen, les partenariats stratégiques pétroliers Est-Ouest ne surprennent plus vraiment. Toutefois l’annonce d’une alliance russo-américaine dans un domaine stratégique aussi sensible que les hydrocarbures laisse songeur. La Guerre Froide est terminée depuis longtemps, néanmoins le découpage de l’exploitation des ressources de l’Arctique a ravivé les tensions entre les pays bordiers du pôle depuis 2009. L’annonce d’une alliance entre le russe Rosneft et l’américain Exxon-Mobil a donc de quoi surprendre.

Le partenariat Rosneft-Exxon Mobil vise ainsi en tout premier lieu l’exploitation de l’Arctique. Toutefois l’ampleur des ressources dans cette région où les tensions sont toujours vives, restent très hypothétiques. L’accord porte sur l’exploration-production de quatre champs pétrolifères distincts avec un investissement conjoint de l’ordre de 3,2 milliards USD.

Vu de loin, et comme le titre la Repubblica, il serait facile de croire que cette alliance stratégique n’est en fait qu’une ouverture des réserves russes à une entreprise américaine. En effet, les USA ne sont pas positionnés géographiquement pour exploiter directement les ressources arctiques alors même que le gouvernement américain estime celles-ci à, peut-être, 25% du total mondial. Il semblait ainsi impossible qu’aucune major américaine ne soit présente dans le partage de ce gigantesque gâteau pétrolier. D’un autre côté la Russie est le pays en pointe dans l’Arctique puisque, depuis 2009, Moscou multiplie les démonstrations de souveraineté : déploiement de troupe et exploration des fonds sous-marins. En outre les autorités russes poursuivent les négociations internationales, avec la Norvège notamment, pour s’assurer une certaine tranquillité internationale. Seul le Canada s’oppose vivement à la Russie, principalement sur la définition de la souveraineté du plateau continental étendu – notion laissée en suspend lors de la Conférence de Montego Bay – dont découle la capacité d’exploitation du sous-sol. L’alliance Rosneft-Exxon permettrait donc, en faisant rentrer une major américaine dans les exploitations russes, à la Russie de calmer les velléités canadiennes par intervention américaine interposée. Exxon-Mobil gagnerait donc, par une simple médiation, un droit de tirage important dans un des plus grands champs pétroliers découverts ces dernières années.

La Russie apparait donc au premier abord comme le demandeur mais à y regarder de plus près, Rosneft gagne sans doute largement plus de choses qu’Exxon-Mobil dans cette alliance. Tout d’abord, au-delà d’une hypothétique médiation américaine dont Moscou s’est jusqu’ici tout à fait passée, le groupe pétrolier russe met la main sur l’ensemble de la technologie d’exploration-production d’Exxon-Mobil dont l’absence constituait jusqu’ici sa principale faiblesse. Le développement technologique des compagnies pétrolières est en effet à un tournant et une fracture est en train d’apparaitre entre les compagnies ayant massivement investi en R&D pour développer de nouvelles technologies, notamment sur l’exploitation des pétroles non-conventionnels, et les autres. Jusqu’ici les compagnies russes se classaient aux côtés de Pemex ou de PDVSA – Petroleos de Venezuela – dans la seconde catégorie. Par cet accord, Rosneft, compagnie phare de l’Etat russe, dirigée jusqu’en juin dernier par un des proches de Poutine, Igor Setchine, est en position de combler son retard technologique. Ainsi la compagnie russe pourrait, à terme, prendre un ascendant déterminant au Venezuela – 4e réserves mondiales de pétrole – dont la compagnie nationale montre chaque jour des signes d’essoufflement.

La deuxième opportunité qui s’ouvre devant Rosneft est inscrite dans l’accord de partenariat stratégique signé avec Exxon-Mobil : le pétrolier russe pourra à l’avenir s’implanter aux côtés d’Exxon-Mobil dans le Golfe du Mexique. Or le gouvernement mexicain cherche activement une solution aux problèmes de sa compagnie nationale Pemex. Cette dernière, par une politique trop légère en matière d’investissements, se trouve face à l’épuisement prématuré de ses champs pétrolifères du Golfe du Mexique dont celui de Cantarell qui concentrait jusqu’ici l’essentiel de ses ressources. Pemex se trouve donc obligée de s’associer avec une compagnie disposant d’un niveau technologique suffisant pour assurer l’exploration-production des gisements non-conventionnels. Pour faciliter les démarches de l’entreprise, le gouvernement mexicain a modifié la législation du pays le 18 août 2011 pour permettre aux entreprises étrangères de s’allier avec Pemex. Toutefois le problème du choix de l’entreprise étrangère se pose encore et le gouvernement de Mexico tient à éviter une alliance forcée avec une major américaine ce qui mettrait un peu plus l’économie mexicaine sous tutelle de Washington. Une compagnie pétrolière russe, maitrisant les technologies d’exploration-production de pétroles non-conventionnels, serait ainsi l’allié idéal pour Pemex. Conscient de cette opportunité, Rosneft, après son alliance ratée avec BP, s’est trouvée avec Exxon-Mobil le parfait partenaire, apte à combler ses faiblesses.

Rosneft se trouve donc avec cette nouvelle alliance dans une position idéale pour développer sa puissance mondiale. En échangeant une participation couteuse dans une région dont personne ne peut encore sérieusement mesurer les difficultés et les retombées estimées, contre une technologie avancée et un blanc-seing pour agir en Amérique Latine, l’entreprise russe apparait comme le vrai bénéficiaire de cette alliance. Sans en mesurer toute la portée, Exxon-Mobil vient de se créer sur son propre terrain historique un concurrent redoutable ; comme le disait Machiavel : « qui se prête à l’agrandissement de ses voisins prépare son propre anéantissement ».


Les commentaires sont fermés pour cet article.