Pourquoi la Chine ne laissera pas tomber l’Europe

merkel, europe, euro, allemagne, germanyLes 48 heures de réunion entre chefs d’Etat européens engagées cette semaine nous ont été une fois de plus présentées comme la énième réunion de la dernière chance pour la zone Euro et, par là, pour l’Europe. Empêtrée dans ses problèmes de dettes, l’Europe tangue et il en faudrait peu pour qu’elle chavire définitivement. Alors que les soucis d’emballement des dettes publiques des Etats européens sont tout sauf une nouveauté apparue avec la crise, les deux « moteurs » de l’Union Européenne, dont on pensait le rôle affaibli depuis le passage à 27, se démènent pour trouver une solution ou du moins pour faire prévaloir leur vision nationale. Le véritable enjeu de ce marathon de négociations est ainsi de savoir qui de la France ou de l’Allemagne pourra imposer son unique leadership. Gageons que l’Allemagne, pour toute une série de raisons, part avec un net avantage et que l’Europe ne sera sauvée que selon le bon vouloir de Berlin.

Toutefois, même l’Allemagne est gangrenée par ses difficultés financières et ses exigences internationales traduisent aussi les complexités de sa politique intérieure. L’Allemagne ne pourra gagner seule et A. Merkel en est bien consciente. Alors que l’Europe est en train de payer au prix fort les erreurs structurelles de l’Euro – monnaie désirée comme alternative au dollar et donc beaucoup trop forte pour un certain nombre d’Etats, au premier rang desquels la Grèce – les plus intéressés à la survie de l’Euro et de l’Europe sont à chercher hors du Vieux Continent.

Les puissances émergentes, notamment la Chine, ont ainsi besoin d’une pérennité tant de la monnaie que de l’Union, pour continuer à asseoir leur puissance économique. En premier lieu, les émergents bénéficient du défaut structurel que nous évoquions plus haut, à savoir la forte valeur intrinsèque de l’Euro. Monnaie proche de l’ancien deutschemark, l’Euro est une alternative crédible au dollar pour les échanges internationaux. Alors que les monnaies de la plupart des émergents (Yuan, Rouble ou Roupie) affectent à la fois une grande faiblesse ainsi qu’un contrôle étatique strict qui les rendent impropre à devenir étalon international, l’Euro répond à leurs critères. La crise a été à cet égard un bon révélateur puisque Chine et Russie se sont entendues en 2008 pour réclamer la fin de l’unicité du dollar comme monnaie de cotation des matières premières, pétrolières en particulier. Il est certain que la survenue d’une monnaie de référence alternative entamant la position monopolistique du roi dollar porterait un sérieux coup à la domination financière des Etats-Unis dans les échanges internationaux. L’Euro, par sa force, mais surtout par la sa malléabilité – grâce à la porosité de l’UE aux manœuvres de lobbying autant que par l’éclatement de la décision sur 17 pays – serait pour les émergents la parfaite alternative au dollar, notamment dans la lutte américano-chinoise pour la place de première économie mondiale.

Hors de ces considérations financières de moyen-long terme, le soutien de l’Union Européenne, à la fois en tant qu’organisation mais aussi en tant qu’ensemble continental, se révèle primordial pour la Chine. En effet l’Europe représente avant tout un marché de consommation de près de 500 millions de personnes. Or l’économie chinoise évolue plus rapidement que son tissu social. Ainsi, malgré une population de plus d’1 milliard d’habitants, les inégalités sont telles en Chine que de nombreuses entreprises sont obligées de se tourner vers les marchés occidentaux. L’économie chinoise qui évolue de plus en plus vers une industrie de consommation de biens légers technologiques – Haier ou Lenovo font ainsi partie des fleurons économiques chinois – doit trouver des débouchés pour ses produits au risque de ne pouvoir se développer au-delà d’un certain seuil. Or la concurrence pour la place de première économie mondiale oblige la Chine à penser dès maintenant sa sortie de la seule zone Asie pour devenir un véritable compétiteur global. Lancées depuis peu dans le soft power économique, les entreprises de biens chinoises ont fait de l’Europe leur cible principale puisque la faiblesse économique du continent à savoir son niveau de vie élevé, devient pour les entreprises étrangères un atout : un marché de consommateurs à fort pouvoir d’achat. Alors que le niveau de vie global des USA baisse et qu’une partie des Américains est en cours de paupérisation, il est du devoir de la Chine, pour maintenir son marché de consommateurs, de soutenir les économies européennes pour éviter une baisse trop importante du niveau de vie. L’UE représente ainsi, selon les données OMC, le premier marché des biens manufacturés chinois avec près de 20% du total, qui devrait sans doute augmenter dans les années à venir.

Le soutien de l’Europe, comme zone Euro aussi bien que comme marché de consommateurs, est ainsi une priorité de la Chine qui profite en outre de la crise des dettes souveraines de l’Europe pour pénétrer économiquement le continent comme elle l’a fait au tournant des années 2000 en Afrique. La prise de contrôle du port du Pirée, entrée en force dans l’économie grecque, ressemble ainsi à l’entrée dans les actifs pétroliers angolais en 2000. La problématique est certes différente – l’Afrique représente avant tout pour la Chine un réservoir de matières premières – mais la logique est la même. Après avoir mis la main sur des pans entiers de l’économie grecque, la Chine poursuit son avancée dans les pays en difficulté, tant pour les soutenir que pour les mettre sous domination économique. Espagne, Portugal ont déjà été ciblés, et l’Italie représente la prochaine cible de Pékin. Alors que les dirigeants français et allemand trouvent intéressant de rire sous cape des difficultés de l’Italie, la Chine elle formule des offres de rachat.

Le ballet des gouvernants européens incapables de s’entendre sur les mesures de sauvetage de l’Europe – en partie à cause de leur propre faiblesse économique et financière – profite donc aux acteurs extérieurs. La Chine en tant que puissance aspirant à la domination économique mondiale ainsi qu’en tant qu’économie en transition a besoin de l’Europe. Toutefois les buts chinois sont loin de s’apparenter à de la pure philanthropie et les dirigeants européens doivent s’entendre au risque de voir leur Union dirigée non plus depuis Bruxelles mais depuis Pékin.


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