Internet : ancien outil, nouveaux enjeux

internet, commotion, USA, twitter, revolution, arab spring, cyberwar, cyberguerre, printemps arabe, guerre, media, information, 2.0C’est l’image classique quand on aborde la question d’internet, ce dernier est-il un espace de liberté absolue où l’affranchissement des frontières numériques signifie aussi un affranchissement – ou du moins un abaissement – des règles physiques ou alors doit-il se fondre dans les canons des sociétés où il existe. La problématique de la « liberté » du net reste au centre d’un épineux débat et, nous pourrions le dire sans crainte, est consubstantielle à sa propre existence. Toutefois il serait faux d’imaginer que cette question ne se joue qu’entre des néo-hippies partisans de l’interdiction d’interdire et des gouvernements psychorigides adeptes forcenés d’un contrôle toujours plus stricts de leurs populations. Le débat va en effet bien plus loin qu’un simple affrontement Woodstock – 1984. La question de l’internet libre est ainsi en train de devenir, même pour ceux dont on pense spontanément qu’ils y sont opposés, une idée plus qu’intéressante.
La réglementation du net prend depuis quelques années une ampleur inédite partout dans le monde. La France a, pour une fois dans ce domaine, été en pointe avec la loi Création et Internet de juin 2009 qui a elle-même donné naissance à l’organisme Hadopi. Cette loi, première véritable transcription nationale effective de la directive européenne 2001/29 sur les droits d’auteur, a été et reste contestée en France tant sur le fond que sur l’efficacité de l’organisme Hadopi. Depuis 2009 de nouvelles initiatives ont eu lieu en ce sens et un pas pourrait être franchi avec l’adoption aux Etats-Unis du Stop Online Piracy Act (SOPA). Ce dernier, s’appliquant dans le pays d’origine de l’internet pourrait créer une sorte de jurisprudence mondiale et enterrer de facto la notion de liberté du net. Si l’on ajoute à ce panorama la censure gouvernementale pratiquée dans de nombreux pays, le paysage de l’internet apparait bien contrôlé.
Toutefois c’est sans compter sur les divers groupes de hackers disséminés partout dans le monde et formant une communauté puissante qui ont développé toute une série d’outils permettant de contourner les filtrages internet – Tor en est le meilleur exemple – ou même de créer des réseaux d’échanges parallèles sans identification possible des participants. L’initiative de la Pirate Box, relayée par le Monde, nous montre ainsi comment ces communautés mettent en place de plus en plus d’outils de contournement face aux volontés de contrôle plus strict imposées par les Etats.
Le développement de ce type d’initiatives privées visant à créer un internet alternatif et anarchique – au sens étymologique du terme – n’a pas laissé les gouvernements indifférents. Nombreux sont ceux qui tentent d’interdire ces initiatives auto-désignées comme « pirates » – avec toute l’imagerie appropriée – mais certains semblent, paradoxalement, avoir compris les bénéfices qui peuvent naitre de ces réseaux alternatifs échappant aux contrôles traditionnels.
Le projet Commotion fait partie de cette galaxie de réseaux alternatifs mais elle présente une spécificité rare, celle d’être financée directement par le Département d’Etat américain. L’inventeur de Commotion, Sascha Meinrath, se présente dans ses publications comme un opposant au « féodalisme digital » et met en avant le besoin absolu des technologies open source pour le développement futur des réseaux et de la communication elle-même. C’est sur cette base qu’il a conçu ce nouveau réseau léger et autonome créant un système de communication fermé parfait pour contourner les diverses formes de censures et de blocages. Son initiative a été remarquée par le DoD américain puisqu’elle tombe à point nommé pour appuyer les ambitions géopolitiques des Etats-Unis.
En effet, la stratégie des Etats-Unis, sous G.W. Bush comme sous B. Obama, vis-à-vis du soutien aux mouvements révolutionnaires dans les pays dictatoriaux fait grandement appel aux technologies internet. Que ce soit en matière d’organisation, de communication, de relais ou de planification, le réseau internet a permis de relier des communautés de dissidents et de révolutionnaires dans les pays soumis à une censure ferme et ainsi à leur donner un pouvoir qu’ils n’auraient jamais atteint en restant isolés.
Sous la présidence Bush, le développement des initiatives internet et des réseaux sociaux a créé un terrain favorable aux révolution de couleur (Géorgie, Ukraine, Kirghizistan) qui ont permis aux Etats-Unis de limiter l’influence russe dans son étranger proche. Sous B. Obama, le soutien affiché aux révolutions du « printemps arabe » est aussi passé par un appui aux nouveaux révolutionnaires. Cet appui, au-delà des formations et soutiens financiers, s’est également effectué par l’ouverture plus grande aux réseaux sociaux comme Youtube et Twitter dont on ne peut nier aujourd’hui le rôle majeur qui a été le leur au début de 2011.
Les Etats-Unis sont ainsi des pionniers dans le développement et l’export de systèmes destinés à contourner les censures nationales. Il n’est ainsi pas étonnant de les voir soutenir une initiative comme Commotion dont il se murmure qu’elle sera un parfait outil pour les groupes dissidents du Moyen et du Proche-Orient dans les pays dont les intérêts ne coïncident pas avec ceux de Washington (Iran, Syrie) ; la même remarque pourrait aussi être avancée pour la Chine… Le contournement fonctionne ainsi de manière double, dans et hors de l’internet avec la création de réseaux fermés mais vise également au développement de ces outils pour les téléphones mobiles qui seront sans doute le prochain vecteur de guerre informationnelle étant donné leurs capacités techniques – connexion internet, appareil photo, caméra, messagerie instantané.
Cette approche géopolitique de la guerre informationnelle, sorte de Radio Free Europe 2.0, permet de profiter des nouveaux médias – de moins en moins nouveaux d’ailleurs – pour fédérer des communautés dont les buts proches sont fortement compatibles avec ceux des Etats-Unis, à savoir la chute de certains régimes. Une nouvelle forme de cyberguerre est ainsi en train de naitre, pendant virtuel de la guerre de guérilla, elle n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, l’épisode des Contras au Nicaragua.
La question de la neutralité d’internet semble ainsi bien enterrée puisqu’apparemment même ceux qui la mettent en œuvre finissent par se retrouver instrumentalisés. Toutefois, dans la question de la neutralité de l’internet, il reste bon de rappeler que ce dernier n’est que le successeur d’un autre réseau de transfert d’informations : l’Arpanet, créé par la DARPA, l’agence de recherche militaire du Département de la Défense des Etats-Unis à la fin des années 60. Et si au fond Commotion n’était qu’un retour aux sources ?


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