L’Indonésie, clé de l’affrontement Etats-Unis - Chine ?

Indonésie, Indonesia, USA, Chine, China, F-16, influence, ObamaLe déplacement du centre de gravité de la politique étrangère américaine, du Moyen-Orient vers l’Asie, a été l’un des principaux axes de la politique de B. Obama. Retrait d’Irak, retrait programmé d’Afghanistan pour 2014 – même si les situations de ces deux pays sont loin d’être stabilisées – la liquidation de l’héritage diplomatique de G. W. Bush a laissé la place à une orientation nettement plus asiatique des Etats-Unis. Toutefois, le règne de la seule hyper-puissance étant terminé depuis quelques années, Washington se heurte, dans ce rêve asiatique, à de nouveaux concurrents bien décidés à faire de l’Asie du Sud-est leur pré carré.

La très rapide émergence de la Chine ces quinze dernières années a bousculé la puissance américaine dans une zone où elle était pourtant fermement installée depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Dominant militairement (avec de nombreuses bases à Okinawa, Guam, Corée du Sud et la 7e flotte de l’US Navy à Yokosuka) et économiquement (via l’APEC) la région, les Etats-Unis font face à la montée de challengers régionaux comme à la volonté d’émancipation de ses traditionnels dominions coréen et japonais. La Chine dont la puissance économique est en pleine croissance, exerce une attraction de plus en plus forte sur les pays d’Asie orientale.

L’Indonésie dans cette perspective, acquiert une importance inédite sur la scène géoéconomique. L’archipel asiatique, jusqu’ici considéré comme une simple zone de transit entre Océan Indien, Mer de Chine et Océan Pacifique, est en train de devenir, par une combinaison de facteurs internes et externes, la clé de l’affrontement américano-chinois en Asie du Sud-est. Alors que la Chine renforce son influence dans ses mers bordières et tente une fois encore de mettre au pas Taïwan, l’Indonésie devient le centre de gravité des politiques asiatiques des deux premières puissances mondiales.

Pays de 280 millions d’habitants à la forte croissance économique (6,1% en 2010, 6,5% en 2011), l’Indonésie s’impose petit à petit comme un des nouveaux émergents au même titre que la Turquie ou le Mexique. Même si le pays a connu de récentes difficultés économiques puisqu’il est devenu importateur net de pétrole en 2004 et a du se retirer de l’OPEP en 2008, il connait un développement fulgurant. Néanmoins le pays dispose, comparativement à sa croissance, d’un niveau d’équipement relativement faible et pourrait représenter dans les années à venir le nouvel eldorado asiatique pour les entreprises occidentales – et chinoises -dans la plupart des domaines industriels (transports, énergie, biens d’équipement…).

L’Indonésie occupe également une position clé pour la Chine. Premier exportateur mondial de charbon-vapeur, elle représente l’interface obligée Mer de Chine / Océan Indien via les détroits de Malacca, de la Sonde, et de Lombok. De même les Etats-Unis, dont le mix énergétique repose grandement sur le gaz, ont intérêt à se concilier le troisième producteur mondial de GNL. Toutefois le morcèlement tant physique qu’ethnique de l’Indonésie en fait un pays complexe à décrypter et à pénétrer. Issu du regroupement arbitraire des différents potentats du sud de la Mer de Chine, l’Indonésie actuelle est avant tout l’héritière de la construction hollandaise des Indes Néerlandaises au XIXe siècle. Dans cette optique le pays présente de fortes tendances centrifuges matérialisées par la guerre du Timor en 1999. Ces mêmes tendances, exacerbées par la structure du pays en archipel, pourraient ainsi représenter une faiblesse majeure, à même d’être instrumentalisée par la Chine qui pourrait jouer une minorité contre une autre dans le but d’affaiblir la résistance du pouvoir de Jakarta.

Dépendant au niveau militaire américain de l’USPACOM comme tous les pays d’Asie et de l’est de l’Océan Indien, l’Indonésie possède des accords de défense avec les USA qui les autorisent à utiliser les bases militaires indonésiennes depuis 2010. Ces accords ont servi de socle au renforcement de la coopération américano-indonésienne en 2011 notamment sur les questions de sécurité maritime dans les détroits. Au-delà de la simple lutte contre la piraterie – endémique en Indonésie – c’est tout un système de coopération militaire et technique qui se met en place, avec la possibilité pour l’Indonésie d’acquérir des F-16, face au déploiement du collier de perles chinois dans la région, en Birmanie notamment. B. Obama lui-même est personnellement engagé dans la politique indonésienne des Etats-Unis puisqu’il y a passé une partie de son enfance. Lors d’une visite dans l’archipel en 2010 il vantait d’ailleurs le modèle de développement indonésien comme un parfait exemple de l’intégration des différentes communautés.

Cette stratégie de séduction déployée vers l’Indonésie montre bien la volonté américaine de renforcer le pays qui peut se poser comme le principal concurrent de la Chine dans la région. Membre de l’ASEAN, l’Indonésie est parfaitement intégrée dans les structures régionales et dispose d’une puissance relative (humaine et économique) bien supérieure à celle des autres membres de l’association sud-asiatique. Alors que les USA resserrent leurs liens avec les Philippines et leurs alliés de la façade pacifique, une alliance – informelle du moins – USA-Indonésie pourrait bloquer les ambitions chinoises d’expansion vers l’Océan Indien. La Chine cherche en effet à se poser en acteur majeur de la sécurité globale, non seulement dans ses eaux bordières, mais également au-delà où les problèmes de piraterie du Bab-el-Mandeb lui offrent l’occasion rêvée de se positionner à proximité du Golfe Persique et de la Mer Rouge. Toutefois à l’heure actuelle les Etats-Unis jouent une stratégie de cantonnement naval de la marine chinoise à ses côtes avec la ligne de bases américaines Corée-Japon-Guam. Dans cette optique, la course à l’influence sur l’Indonésie se révèle décisive pour la transformation – ou non – de la Chine en acteur de sécurité global et non plus régional.

L’ère n’est plus en Asie à l’ogre américain mais bien au dragon chinois. La nouvelle puissance de Pékin inquiète autant qu’elle fascine au sein de l’ASEAN et les Etats-Unis bénéficient, chose paradoxale, de leur baisse relative de puissance. Nous n’irons pas jusqu’à dire que Washington se trouve dans la position du faible, toutefois force est de constater que les difficultés économiques américaines rendent les accords avec Washington moins dangereux que par le passé. Le pays qui fut le symbole du non-alignement puisqu’il accueillit en 1955 la conférence de Bandung, est en train de devenir le nouvel enjeu de puissance en Asie ; celui que tout le monde essaie d’aligner sur ses positions.


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