Réflexions sur une fusion

General Electric, Alstom, energy, nuclear, smart grid, renewables, nucleaire, energieL’actualité géoéconomique naguère consacrée aux risques induits d’une coupure des approvisionnements gaziers européens par la Russie en réponse aux sanctions occidentales dans l’affaire ukrainienne est éclipsée depuis quelques jours par les tractations autour de l’éventuel rachat d’une partie de l’entreprise française Alstom. L’industriel français, actif tant dans les énergies que dans les transports, attire la convoitise du géant américain General Electric qui souhaiterait, non pas absorber totalement l’entreprise française, mais simplement racheter ses activités énergétiques, représentant toutefois les deux tiers de son chiffre d’affaires.

Pour GE l’intérêt est clair : Alstom lui permettrait de reprendre une place que le groupe américain a perdue depuis quelques années. Certes GE reste l’un des principaux groupes énergétiques mondiaux, mais il se fait dépasser dans de nombreux domaines par des concurrents nationaux ou étrangers. Dans le nucléaire, c’est Toshiba-Westinghouse qui se pose comme le chef de file américain du secteur, reléguant GE-Hitachi au second plan. En absorbant les activités nucléaires d’Alstom, GE ne ferait plus figure de second national mais de numéro 1 bis, avec une maitrise de certaines activités liées aux turbines et aux services industriels. Dans le domaine des renouvelables, secteur où les Etats-Unis accusent parfois un profond retard, GE deviendrait, grâce à Alstom, un important pourvoyeur de solutions multi-énergies, l’entreprise française étant active depuis le solaire à l’hydraulique en passant par l’éolien ou la géothermie. GE, en plein recentrage sur ses activités énergie, y trouverait ainsi une parfaite complémentarité. Cette volonté de se focaliser sur l’énergie, liée à la mauvaise image de certains modes de transport aux Etats-Unis comme le train – sans même parler des polémiques autour du TGV et de la SNCF – explique en grande partie la volonté américaine de ne vouloir prendre qu’une partie des activités d’Alstom.

L’éventuel rachat, ou plutôt swap d’activités, avec Siemens apparait plus compliqué. Si l’entreprise allemande a proposé un échange – elle récupèrerait les activités énergétiques d’Alstom en lui transférant ses propres activités de transport, aboutissant à un double recentrage – la logique industrielle sous-tendant ce dernier est plus ambiguë. Comment en effet comprendre que Siemens qui a sciemment abandonné en 2011 ses activités autour du nucléaire – désengagement commencé avec la rupture Siemens-Areva en 2010 – rachète aujourd’hui l’un des fleurons de l’industrie nucléaire ? De même Siemens qui a choisi en 2013 de sortir de l’énergie solaire deviendrait donc, avec le rachat des activités d’Alstom, un des leaders du CSP (Concentrated Solar Power). La logique économique dans les activités énergétiques semble pour le moins étrange.

En réalité l’un des principaux centres d’intérêt, tant de GE que de Siemens, semble être le pôle « réseaux » d’Alstom, en pointe dans les technologies liées aux smart grids. Les réseaux électriques intelligents qui constituent, en Occident et surtout en Europe, une des meilleures réponses tant aux problèmes d’efficacité énergétique que d’indépendance économique aux fournisseurs de matières premières, attisent les convoitises. Si en France les smart grids ont connu aussi bien des succès que des échecs – notamment l’avis défavorable rendu par la CNIL sur le compteur Linky d’EDF qui aurait dû être l’une des premières briques d’un smart grid français – ces derniers ont le vent en poupe en Allemagne et aux Etats-Unis. De l’autre côté de l’Atlantique, le Department of Energy est particulièrement actif pour la promotion et le développement des réseaux intelligents, ces derniers pouvant apporter des solutions intéressantes pour la gestion de l’électricité sur un territoire aussi vaste. Les problèmes récurrents de la Californie, mis en lumière par l’affaire Enron en 2003, pourraient ainsi être solutionnés sans recourir à un développement à grande échelle de nouvelles unités de production électrique. Consciente de cet enjeu, l’administration Obama a prévu dans le paquet ARRA (American Recovery and Reinvestment Act) de 2009 une place particulièrement importante pour les smart grids avec 4,5 milliards USD pour ces derniers sans compter les autres financements destinés à l’efficacité énergétique et à la mise à niveau des réseaux.

Du côté allemand, les smart grids représentent également une solution aussi bien qu’une nécessité. En effet la sortie du nucléaire décidée par l’administration Merkel est relativement compliquée à mettre en place. Si l’Allemagne se vend comme un pays particulièrement en avance sur les énergies renouvelables, elle fait en réalité sa transition hors du nucléaire en recourant majoritairement au charbon de Silésie. Les problèmes de pollution engendrés qui posent des problèmes à Berlin dans le cadre de l’accomplissement des objectifs européens dont le 20-20-20 qui prévoit en 2020 une réduction de 20% des émissions de CO2, combinés à la dépendance criante aux hydrocarbures russes, poussent l’Allemagne à chercher une sortie technologique via les smart grids. Avec ces derniers, la moindre production demandée pour alimenter le même nombre de clients finaux permettrait à l’Allemagne de continuer sa sortie du nucléaire et d’être moins dépendante des approvisionnements extérieurs sans obérer son retour à la prospérité économique. Le grand projet E-Energy lancé en 2008 par le ministère allemand de l’économie et qui regroupe Allemagne, Suisse et Autriche, se présente comme le premier smart grid européen transnational. Ce dernier dans lequel Siemens est l’un des principaux partenaires industriels, doit donner à l’Allemagne non-seulement un nouveau poids dans l’énergie en Europe, mais aussi une avance technologique décisive sur ses voisins. Le rachat de la partie énergie d’Alstom représenterait dans ce cas une nouvelle avancée pour le groupe allemand.

Se pose néanmoins la question de la réaction française à ces deux offres. Si d’un côté la possibilité que GE rachète certaines activités d’Alstom laisse planer le spectre de la perte de contrôle française sur certaines technologies de pointe – sans même parler des éventuelles retombées sur l’emploi en cas de délocalisation de toute ou partie des activités – la solution offerte par Siemens laisse également dubitatif. La logique américaine de rachat des activités énergie de l’entreprise française laisse entrevoir une complémentarité presque totale alors que du côté allemand une partie non-négligeable des activités de cette même filière énergie semble en contradiction avec la stratégie de l’entreprise depuis quelques années. Pour l’instant le grand perdant semble être la France qui apparait presque condamnée à voir s’échapper un leader technologique et économique faute d’avoir su le protéger. En effet la sortie de l’Etat du capital de l’entreprise en 2006 couplée à une protection insuffisante des activités stratégiques des industries nationales laisse entrevoir une impuissance de la puissance publique sur ce dossier. Il est d’ailleurs inquiétant de voir qu’aucun des énergéticiens possédés par l’Etat comme EDF, Areva ou GDF SUEZ ne s’est positionné dans une contre-offre laissant le champ libre à GE et Siemens. Ces deux derniers sont certes des entreprises issues de pays occidentaux mais il n’en reste pas moins qu’en matière économique les alliances transnationales ne sont souvent que les miroirs d’une coopétition où le moins avisé est toujours perdant. Si la France reste l’un des pays leaders en matière d’énergie, elle risque de voir sa position vaciller quelque peu dans les prochains jours.


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