Thucydide sur le Dniepr

Ukraine, Crimee, Crimea, Poutine, Putin, MaidanLa question ukrainienne qui, après l’affaire criméenne, connaît de nouveaux développements avec l’agitation dans l’Est du pays se pose comme un cas d’école de l’analyse des enjeux géopolitiques par empilement d’échelles. Le référendum tenu à l’Est et qui semble, avec plus ou moins de malversations et de manipulations, consacrer la volonté de la population russophone de se séparer de Kiev, pourrait ouvrir un nouvel acte de cette affaire internationale, mêlant Russie, Europe, Etats-Unis et dépassant largement le seul cadre de l’Ukraine.

Pour comprendre ces évènements, alors que de nombreux analystes ont déjà écrit sur le sujet, il nous a semblé intéressant d’utiliser une grille de lecture qui, bien qu’ancienne, garde sa pertinence. Thucydide écrivait dans son analyse de la Guerre du Péloponnèse que trois éléments peuvent être à l’origine des guerres: la peur, l’honneur et l’intérêt. Dans le cas présent, s’il est erroné – ou prématuré ? – de parler de guerre, la question ukrainienne s’apparente néanmoins à une forme de conflictualité géopolitique soft où se retrouvent ces 3 éléments de manière disparate.

La peur est double. Elle a d’abord été la peur de V. Poutine de voir l’ensemble de l’Ukraine basculer du côté occidental après les événements de Maïdan, avec un rapprochement de l’Union Européenne et une possible entrée dans l’OTAN. La volonté de certains éléments ayant participé au renversement de V. Ianoukovitch étant en ce sens prégnante. Elle a ensuite été la peur des États-Unis, et avec eux de nombreux pays d’Europe, d’assister à une possible annexion du pays par la Russie, commencée par celle de la péninsule de Crimée. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que cette double peur réciproque se cristallise aujourd’hui autour de la question de l’Est de l’Ukraine, le passage de la Crimée comme nouvelle entité (ou plutôt entités puisque c’est bien deux nouveaux sujets de la Fédération de Russie qui ont été intégrés) de la Fédération de Russie semble plus ou moins entériné par toutes les parties.

Cette double peur est avant tout idéologique. Elle nait de conceptions toujours antagonistes de la politique étrangère à Moscou et Washington. Si la Guerre Froide est maintenant loin, certains semblent être nostalgiques de cette époque, principalement de l’autre côté de l’Atlantique. Comment interpréter sinon les multiples références à la seconde moitié du XXe siècle que l’on a vu fleurir sous la plume de divers analystes et membres de think-tanks états-uniens ? V. Poutine aura ainsi été dénoncé mainte fois comme un nouveau Staline – quand ce n’était pas, y compris en France, comme un nouvel Hitler. Au-delà de ces analyses simplistes et passablement erronées, force est de constater que la Russie est restée, jusqu’à ces dernières années où la Chine a progressivement pris sa place, la principale menace étatique dans la pensée stratégique américaine. Au niveau nucléaire notamment, les différentes administrations américaines ont toujours mis en avant le « danger russe » jusqu’à maintenir les efforts bilatéraux sur le désarmement, couronnés par le Nouveau START de 2010. Du côté russe, le déclin de puissance militaire amorcé avec la chute de l’URSS, n’a fait que se confirmer atteignant des niveaux dramatiquement bas ces dernières années. D’ailleurs, le changement de doctrine nucléaire russe, passant d’une dissuasion du fort au fort ou du fort au faible à un modèle du faible au fort, illustre cette modification d’un des socles historiques de la puissance du pays. De là, le maintien d’une rhétorique géopolitique centrée sur le bastionnage de « l’étranger proche » se révèle difficile. Alors que les Etats-Unis s’étaient déjà implantés dans cette zone au mitan des années 2000 à la suite des Révolutions de couleur (Ukraine, Géorgie, Kirghizistan), la crainte d’un basculement de l’Ukraine dans le camp occidental avec un rapprochement de l’UE et une éventuelle entrée dans l’OTAN, a profondément raidi l’attitude de Moscou, jusqu’à l’amener à jouer un scénario assez comparable à celui de la Géorgie en 2008 – défense des minorités – l’intervention militaire directe en moins.

Le deuxième volet du triptyque thucydidien, l’honneur, se manifeste lui aussi dans deux directions. Contrairement à la peur qui est une affaire d’idéologie, l’honneur est une affaire de posture et de communication. La rhétorique développée par chacune des parties, s’appuyant sur des concepts juridiques établis – sur la légalité (ou l’illégalité) du référendum de Crimée, sur la question de l’intégrité des frontières de l’Ukraine issue du Mémorandum de Budapest – ou immanents – droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – les entraine sur des positions relativement rigides. La cristallisation tant d’un côté que de l’autre a conduit à un affrontement communicationnel entre les présidents russe et américain. Cette désignation de l’autre comme violant le droit international ou encourageant la déstabilisation d’un État a pu laisser croire à un retour, du moins rhétorique, à l’époque de la Guerre Froide. D’un côté la Russie, en cohérence avec sa posture internationale et les relations qu’elle entretient avec ses voisins, était obligée de manifester fermement sa volonté quant à l’Ukraine. Comment en effet apparaître comme une grande puissance appelée à défendre ses affidés sans avoir une réaction ferme aux événements de Maïdan ? Cela était en effet difficilement envisageable, surtout au regard du passé récent de la Russie dans ses relations avec ses voisins comme la Géorgie en 2008. L’honneur poussait la Russie à intervenir fermement, ce qui s’est passé, avec en toile de fond une rhétorique appuyée sur la défense de la minorité russophone vue comme opprimée par les nouveaux maîtres de Kiev. Du côté américain l’honneur était avant tout incarné par le respect du droit international et de l’intégrité des frontières de l’Ukraine, garantie par le Mémorandum de Budapest de 1994, mais plus largement garantie par la pratique internationale depuis la création du système des Nations Unies. Du côté européen, l’honneur imposait aussi une intervention, fut elle symbolique, pour prouver que l’UE pouvait poursuivre une véritable politique étrangère à ses frontières. Alors que l’Europe a toujours tenté d’affirmer son rôle auprès de ses voisins, terrestres ou maritimes, une absence de réaction aurait été un terrible aveu d’impuissance, non seulement pour l’Union et son s’écrive d’action extérieure, mais aussi pour les principaux pays européens qui cherchent à rappeler qu’ils ont encore un poids et une voix sur la scène internationale. Il s’agissait également en ce cas pour l’Europe, de répondre à la peur des pays les plus proches de la Russie comme les Pays baltes. Ces derniers craignant toujours que Moscou ne se souvienne qu’ils ont fait partie de son empire lors des siècles passés.

Si la peur et l’honneur ont pu être de puissants moteurs, aucun ne l’est dans cette affaire autant que l’intérêt. Ce dernier se manifeste de différentes manières qu’il soit politique ou économique, mais il est surtout une affaire de réalisme implacable. L’intérêt politique c’est avant tout pour la Russie, la possibilité de disposer d’une ouverture encore plus importante sur la Mer noire et, par là, sur la Méditerranée. La possession, maintenant complète, du port de Sébastopol ouvre de nouvelles perspectives à la Russie, alors même que le pays est en pleine réforme de son outil maritime avec de nombreux projets militaires lancés en ce domaine. Cette appétence de la Russie pour la Mer noire se comprend aussi au plan économique avec l’intensification des relations avec la Turquie que les deux partenaires veulent porter à 100 milliards USD en 2020 (contre 35 en 2012). A terme d’ailleurs, une mainmise sur l’Est de l’Ukraine permettrait à la Russie de récupérer la partie la plus économiquement utile du pays où se trouvent non seulement les industries mais également les ressources naturelles. Il faut d’ailleurs se souvenir que les événements de Maïdan sont survenus suite à la décision du président ukrainien d’intégrer l’union douanière russe et, par voie de conséquence, de s’éloigner de l’UE. Ainsi, au-delà de la problématique du gaz qui agite beaucoup l’Europe, l’intérêt économique est bien réel.

Du côté des Occidentaux, l’intérêt de raccrocher l’Ukraine à l’UE semble être surtout bénéfique à Washington qui détacherait un pays important en termes de transit énergétique de l’orbite de Moscou. La volonté américaine de retournement vers le Pacifique ne peut évidemment s’accomplir qu’une fois l’Europe sanctuarisée au niveau économique. Un déplacement de l’influence américaine vers le Pacifique avec une Europe dépendante de Moscou, où l’Ukraine serait un membre d’une nouvelle union eurasiatique, est pour le moins impensable. Il est donc logique que Washington qui a un intérêt majeur à voir l’Ukraine rallier les positions occidentales soit en pointe dans les sanctions contre la Russie et dans les efforts de reconnaissance du nouveau pouvoir de Kiev. L’intérêt des pays européens semble bien plus flou. Il n’y a en effet que très peu d’intérêt économique à rallier l’Ukraine à l’Europe, le pays étant économiquement très faible avec une gouvernance défaillante et extrêmement endetté auprès de la Russie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les prêts consentis par les institutions financières internationales et européennes iront directement dans les poches russes puisqu’ils serviront à rembourser ces mêmes dettes…

Cette affaire ukrainienne cristallise ainsi un certain nombre de divergences et d’incompréhensions entre les 3 acteurs du Vieux continent que sont les pays européens eux-mêmes – et l’UE – mais aussi le voisin russe qui s’il regarde de plus en plus à l’Est, n’en oublie pas que son histoire s’est faite à l’Ouest, sans oublier les Etats-Unis toujours préoccupés des évènements d’Europe. Alors que c’est le Pacifique qui a été désigné comme le nouveau lieu d’affrontement des grandes puissances (Etats-Unis, Chine, mais aussi Russie, Japon, Corée du Sud), c’est en Europe que se jouent pour le moment les rivalités internationales. Tout concourt à voir dans cette affaire une certaine forme de tectonique géopolitique. Alors que les Etats-Unis – beaucoup – et la Russie – un peu – tentent un retournement vers l’Asie, ils ne peuvent abandonner une Europe qui, malgré toutes ses difficultés politiques et économique, reste un enjeu majeur.


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