Or noir, la grande histoire du pétrole – M. Auzanneau

L’énergie est la base de toute économie. Jusqu’ici rien de nouveau ; toutefois le pétrole en tant que source d’énergie dispose de l’insigne honneur de n’être pas tant la base de l’économie mondiale que celle du mode de vie occidental. L’imposant ouvrage de M. Auzanneau, Or noir, justement sous-titré La grande histoire du pétrole, nous présente de manière détaillée l’impact de l’histoire du pétrole sur la grande Histoire.

Le format imposant (629 pages de texte hors annexes), la narration, le découpage en chapitres, tout nous rappelle l’ouvrage fondamental de D. Yergin paru en 1991, The Prize (qu’il faut considérer avec sa « suite » de 2011 The Quest pour aboutir à une période temporelle comparable avec celle d’Or noir). M. Auzanneau ne s’en cache pas et fait de nombreuses références au chairman du IHS-CERA jusque dans le titre de certains des chapitres (par exemple le chap. 18 « L’enfance dorée de l’homme-pétrole ») (1). Toutefois c’est souvent pour mieux s’en démarquer et offrir une histoire du pétrole qui ne soit pas, en théorie du moins, aussi américanocentrée que celle de The Prize. La volonté affichée de M. Auzanneau était de donner une place plus importante aux autres pays et surtout aux pays producteurs, souvent occultés par la réussite économique des majors anglo-saxonnes. C’est chose partiellement faite ici. Certes une place plus grande est offerte aux pays du Golfe et surtout aux pays africains dans lesquels la France a été active – on peut dire que globalement une place beaucoup plus importante est donnée à la France, dans ses pays pétroliers de prédilection aussi bien que dans le rôle de ses entreprises. Néanmoins certaines zones d’ombres demeurent comme la place de la Chine, tard venue mais ô combien importante sur la scène internationale puisque 4e producteur mondial de pétrole en même temps que 1er importateur. De la même manière le complexe centrasiatique n’est que très peu évoqué alors même que depuis la fin de l’URSS il se révèle un pivot de la géoéconomie des hydrocarbures. En réalité l’histoire racontée par M. Auzanneau demeure très centrée sur l’Occident et sur les Etats-Unis en particulier. Rien de très étonnant lorsque l’on prend en compte le poids fondamental de Washington sur le jeu géoéconomique pétrolier depuis le boom de la production à la charnière des XIXe et XXe siècles, jusqu’à la régulation des marchés post-Nixon en passant par le rôle international des majors, lesquelles entretiennent des relations complexes avec le pouvoir politique comme cela est bien montré tout au long du livre.

Hors d’un premier chapitre plongeant les racines du pétrole dans l’antiquité moyen-orientale, la narration s’étend des premiers forages américains et de la constitution de l’empire Rockefeller jusqu’à nos jours. Rythmé, intéressant, bien écrit, l’ouvrage captive son lecteur et l’entraine dans les coulisses du pouvoir où les intérêts politiques et économiques sont toujours profondément intriqués. Dans aucun autre secteur que l’énergie il ne semble pouvoir y avoir de telles collusions d’intérêts comme celles mises en avant dans Or noir. Si l’on rentre tout à fait dans les arcanes de la politique intérieure américaine et dans la politique étrangère des Etats-Unis, principalement vis-à-vis des pays arabes, certains éléments semblent un peu exagérés. Le rôle des compagnies pétrolières dans l’assassinat de JFK ou l’importance du paramètre pétrolier dans le déclenchement de l’intervention américaine au Vietnam laissent ainsi dubitatifs ; ces éléments ne constituent toutefois que des passages très limités et mineurs au sein d’un livre qui se révèle très intéressant. Il manque aussi quelques analyses intéressantes comme la volonté des majors de contourner le monopole de l’OPEP dans les années en lançant dans les années 1970-90 des campagnes d’exploration-production dans des pays hors OPEP (en Amérique latine, Afrique et Asie principalement), aboutissant à la situation actuelle où les pays de l’Organisation ne produisent plus de 45% du brut mondial.

L’auteur présente à la fin de son ouvrage sa vision de l’avenir dans un chapitre 30 nommé « L’hiver, demain ? ». Force est de constater que celui-ci apparait extrêmement sombre, puisque la fin du pétrole – ou du moins du pétrole conventionnel – y est annoncée, mais au-delà c’est la fin du mode de vie « aisé » qui est prophétisée. S’il n’est pas question de remettre en cause le fait que le déclin de la production de pétrole conventionnel est bien amorcée, le constat qui en est fait par M. Auzanneau renvoie à une projection anxiogène de limitation de l’énergie finale disponible face à une hausse de la population mondiale, le tout dans un contexte – là aussi incontestable – de réchauffement climatique prégnant. Bien évidemment il ne faut pas tomber dans le piège positiviste de la technologie résolvant tous les problèmes, mais pourquoi ne pas également envisager le progrès – principalement dans le domaine énergétique (renouvelables, efficacité énergétique) – comme amenant à la limitation de la consommation des ressources finies ? La diversification économique, certes limitée pour l’instant, des compagnies pétrolières comme Total ou Chevron, offre des perspectives d’évolution du secteur.

Au final Or noir est un ouvrage très intéressant. Il est fondamental pour deux raisons. Tout d’abord il est la première synthèse en français sur l’histoire du pétrole et son impact global. Ensuite il offre un contrepoint salutaire par rapport aux travaux de D. Yergin, tout aussi fondamentaux mais marqués par un prisme totalement différent. Pour ces deux raisons, Or noir est indispensable pour ceux qui souhaitent découvrir l’histoire du pétrole ou approfondir leurs connaissances sur certaines périodes, notamment en lien avec la géopolitique américaine.

(1)   Son mimétisme de forme avec les ouvrages de D. Yergin se trouve aussi dans les limites de l’ouvrage ; des annexes plus fournies (cartes, tableaux, schémas, etc.) auraient été les bienvenues pour densifier certains propos et se seraient révélées plus utiles que le cahier photographique central.


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